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VOL XXVII No 1, septembre-octobre 2021 Suzanne Tremblay

Développement durable à Baie-des-Sables

Développement durable à Baie-des-Sables

1 novembre 2007 par 

Ce n’est un secret pour personne. Cartier énergie éolienne a industrialisé Baie-des-Sables en y installant 73 éoliennes pour une puissance totale de 109,5 MW, tout en bénéficiant de conditions particulièrement avantageuses. Une poignée de cerises (de 1500 à 2000 dollars environ par éolienne chaque année) aux propriétaires fonciers et une poignée de bonbons (100 000 dollars environ chaque année) à la municipalité. En plus de retirer d’importants revenus annuels évalués à 350 000 dollars1 pour chaque éolienne, le promoteur a récemment empoché une subvention du fédéral, une information diffusée avec parcimonie dans la presse locale. Le 2 octobre dernier, à l’occasion du Congrès annuel de l’Association canadienne de l’énergie éolienne qui s’est tenu à Québec, le ministre des Ressources naturelles, Gary Lunn, a annoncé qu’il allouait une subvention de 31 millions de dollars sur dix ans à Cartier énergie pour son parc éolien de Baie-des-Sables.

Tout serait donc en place pour faire entrer durablement Baie-des-Sables dans l’ère du développement durable.

Pourtant, pendant que les millions pleuvent autour de lui, Alain Duchaine, l’épicier de Baie-des-Sables, annonce la fermeture de son commerce. Même s’il a investi beaucoup de temps, d’énergie et d’argent dans son projet, il n’a pas réussi à atteindre un seuil de rentabilité satisfaisant. Aujourd’hui, il n’en peut plus, tout simplement.

Natif d’Ottawa, il a travaillé quelques années en administration et en gestion d’entreprises dans la région de Montréal, jusqu’à ce qu’il ait envie de fuir la ville. Comme ses grands-parents étaient originaires de Mont-Joli et qu’il aimait beaucoup la région, il n’a pas hésité une seconde lorsque s’est présentée une occasion à Baie-des-Sables qui allait lui permettre d’apporter sa contribution à la communauté et de profiter lui-même d’un bel endroit. Il a décidé de venir s’installer dans la petite municipalité de plus de 600 habitants, il y a deux ans, parce qu’il y avait de la place pour une vraie épicerie.

Mais la clientèle n’est pas assez au rendez-vous. En entrevue au Mouton NOIR, Alain Duchaine confie : « À Baie-des-Sables, il y a plus de 600 habitants, mais, pour moi, il n’y en a qu’une cinquantaine. » Selon lui, la majorité des gens font leurs courses à Mont-Joli ou à Matane, dans les grandes surfaces comme IGA, GP, Maxi ou Wal-Mart, qui s’est également mis à l’alimentation. « Depuis plus d’un an, j’ai repris toutes les marges bénéficiaires que faisait mon prédécesseur et, sur un bon nombre d’articles, je vends moins cher, mais rien n’y fait, la clientèle fuit toujours vers les villes. Je suis très déçu, tout en ne regrettant pas cette aventure, ajoute-t-il, mais je constate que les petites entreprises ne sont pas aidées. J’ai rencontré le Comité local de développement (CLD) et tout ce qu’on avait à m’offrir, c’était un prêt de 5000 dollars sans intérêt. Que voulez-vous que je fasse avec un prêt de 5000 dollars alors que j’ai investi plus de 100 000 dollars? »

Au fait, la municipalité de Baie-des-Sables se sent-elle interpellée par la fermeture de l’épicerie? « Je ne crois pas, répond Alain Duchaine, d’ailleurs, je ne vois pas beaucoup de gens de la municipalité faire leurs commissions ici, sauf s’ils ont oublié une petite chose. On ne peut pas dire qu’ils soient conscients de l’importance des commerces de proximité. À un récent conseil municipal, l’épicerie n’était pas à l’ordre du jour malgré l’annonce de sa fermeture imminente. » Avec Alain Duchaine, nous nous demandons ce qu’il adviendra de la qualité de vie de la population, où les personnes âgées ou celles en perte d’autonomie, par exemple, iront faire leurs courses. N’est-ce pas une question qui devrait toucher la municipalité?

Le développement durable, tel qu’il se met en place à Baie-des-Sables, ne risque-t-il pas de faire du monde rural un désert industrialisé? Quel est l’avenir de la culture populaire, des patrimoines bas-laurentien et gaspésien si peu à peu le pays se vide de ses forces vives pour faire place à cette nouvelle exploitation? Si les écoles, menacées notamment par le déclin démographique, et les petits commerces de proximité ferment, on peut facilement imaginer que, d’ici 15 à 20 ans, à la fin de la durée de vie anticipée des éoliennes, la Gaspésie sera un immense cimetière industriel. Est-ce vraiment ce que l’on veut?

Alain Gaba est membre du C. A de la Coalition urgence rurale

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Notes:

1. Dans son édition du 2 mars dernier, La Presse apportait une précision significative quant aux profits des promoteurs éoliens : « Selon Jean-François Thibodeau [vice-président aux Finances de Boralex], le développement éolien coûte cher mais il rapporte beaucoup. “Les marges (avant amortissement et financement) atteignent 85 %.” » Article cité dans L’éolien. Pour qui souffle le vent?, sous la direction de Roméo Bouchard, Montréal, Éditions Écosociété, 2007.

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