au paradis du ski-doo

au paradis du ski-doo

1 novembre 2007 par 

Il avait neigé toute la journée, le temps était doux, il n’y avait pas un souffle de vent, la neige au sol avait une texture de cassonade. Nous avancions lentement, un peu comme si nous marchions dans le sable, et nous avons mis une bonne demi-heure pour nous rendre jusqu’à l’entrée nord du village où il y a une croix de chemin que mon amoureux, fasciné par le livre Les croix de chemin au temps du bon Dieu, avait eu l’idée de photographier ce soir-là.

Une fois rendue là-bas, j’étais heureuse d’être à pied et d’avoir le temps de regarder ce paysage que je vois d’habitude de la voiture, quand je rentre de Rimouski ou de Saint-Fabien. Les maisons de chaque côté de la rue Principale; l’arrière de l’église; notre maison qui paraissait petite avec la distance; les champs plongés dans l’obscurité; la ligne d’arbres au sommet de la colline sud, vers la seigneurie Nicolas-Riou : je regardais tout cela et j’avais le sentiment d’être chez moi, même si je suis une néo-rurale, d’avoir enfin trouvé un endroit sur Terre où j’ai envie de réaliser des projets.

Je rêvassais… jusqu’à ce qu’éclate dans la nuit le vrombissement d’une motoneige. Je ne la voyais pas encore, mais elle s’approchait, et le bruit s’intensifiait. Je l’ai aperçue suivre l’angle de la rue Principale, emprunter la route de Ladrière dans notre direction, accélérer pour monter la petite côte en quelques secondes, faire demi-tour à quelques mètres de nous, puis refaire le chemin en sens inverse vers le village, à une vitesse bien supérieure à la limite de 70, puis de 50 kilomètres à l’heure. Même si cette « apparition » avait été somme toute de courte durée, le charme de la randonnée était rompu. La motoneige avait vite disparu, les oreilles ne me bourdonnaient plus, mais longtemps, sur le chemin du retour, l’odeur désagréable du carburant m’est restée dans le nez.

« Chez nous c’est ski-doo »

C’est le slogan de Bombardier Produits récréatifs et, pour une fois, un slogan publicitaire dit vrai. Pour peu qu’on sorte des grandes agglomérations, on s’aperçoit qu’il y a une véritable culture du moteur au Québec, qui se transmet de génération en génération. Mon plus grand étonnement, depuis que je vis ici, a été de constater qu’on fabrique des véhicules (mini-motoneiges, mini-motocross) pour les enfants (oui, oui, les enfants qui fréquentent l’école primaire). Pour ceux qui n’ont pas la « chance » de posséder un pareil engin et de prendre les commandes, on les initie aux plaisirs du ski-doo en les assoyant dans une luge ou une traîne sauvage attachée par une corde à la motoneige et on sillonne, tout l’après-midi, les champs enneigés à proximité du village.

En plus de la motoneige hors piste, dont la pratique n’est évidemment pas comptabilisée dans les statistiques, il y a 33 700 kilomètres de sentiers de motoneige balisés au Québec; 1 800 kilomètres dans le Bas-Saint-Laurent. Selon une étude de Tourisme Québec, les retombées économiques liées à la motoneige et au quad, pour l’année 2004-2005, s’élevaient à 433 millions de dollars pour l’ensemble du Québec et à 21 millions de dollars pour le Bas-Saint-Laurent. Pas étonnant que Bonjour Québec ait intitulé la section motoneige de son site « Le Québec, la mecque des motoneigistes! ». Selon la Fédération des clubs de motoneigistes du Québec, « plus de 13 % de la population québécoise de plus de 15 ans pratique la motoneige, soit plus de 800 000 personnes ». C’est l’activité hivernale et régionale par excellence, qui permet à des communautés d’exercer une activité lucrative à une période moins favorable de l’année.

Et pourtant, ces retombées économiques, bien qu’elles soient importantes, justifient-elles qu’on continue de polluer aveuglément? Dans un article percutant publié le 20 janvier 2001 dans Le Devoir et intitulé « La motoneige, championne toutes catégories de la pollution », Louis-Gilles Francoeur révélait qu’« une motoneige type de 650 cc rejetterait dans l’air en une heure la même quantité d’hydrocarbures qu’une voiture conforme à la norme canado-américaine pendant une année entière (20 000 kilomètres) ». Il soulignait plus loin que la pollution causée par la motoneige ne se limite pas à l’air : « une bonne partie de ces molécules [les oxydes d’azote] se retrouvent emprisonnées dans la neige et frappent ensemble, au moment du dégel, les lacs et les cours d’eau, provoquant un phénomène connu sous le nom de “choc acide”. »

Au moment où le gouvernement québécois élabore une stratégie de lutte contre les changements climatiques et incite les municipalités à adopter des règlements visant à réduire à trois minutes la durée de marche des moteurs lorsque les véhicules sont arrêtés, on peut se demander s’il finira par se décider à réglementer sérieusement la pratique de la motoneige, une activité somme toute moins utile que récréotouristique.

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