Nil, toujours en ville

Nil, toujours en ville

1 septembre 2007 par 

Quand Nil en ville, le premier album de Jocelyn Bérubé, est paru à la fin des années 70, le PQ, avec René Lévesque à sa tête, venait d’être élu pour la première fois et la musique traditionnelle était portée par un mouvement de retour aux sources. Ce mouvement s’inscrivait dans un grand courant nationaliste qui secouait les puces d’une province bientôt appelée à se prononcer sur son statut. Nil en ville a donc connu un succès considérable, et pas seulement à cause du contexte; Jocelyn Bérubé était l’un des meilleurs violoneux du Québec et son talent de conteur, que nous découvrions avec ce 33 tours, donnait à Nil en ville une couleur unique.

J’ai accueilli avec beaucoup de joie et, pour tout vous dire, avec une certaine dose d’émotion cette réédition sur un même disque compact de Nil en ville et du second album de Jocelyn Bérubé, La Bonne aventure.

Je parle d’émotion, car il est difficile d’écouter la pièce Nil en ville, l’un des plus beaux textes écrits au cours de ces années-là, sans être saisi par la tristesse et l’indignation, voire par la rage. Nil en ville, c’est l’histoire de Saint-Nil, village natal de Jocelyn Bérubé que le gouvernement du Québec a fermé en même temps que plusieurs autres au début des années 70, à la suite des recommandations des fonctionnaires du Bureau d’aménagement de l’Est du Québec (BAEQ). Et le BAEQ « aménageait » en fermant les villages, en brûlant les maisons, en déportant des citoyens de villages ruraux vers des villes comme Matane, Rimouski, Sainte-Anne-des-Monts.

Quand ta maison flambait Dans la lueur des déportements Tu regardais en chagrin par en haut Devant ta maison qui brûlait Tu voyais un oiseau qui chantait […] Nil en ville, sans famille, sans village et sans pays, Tu portes enfin ton nom. […] Nil, rescapé d’incendie En notre Gaspésie Nil, oublié et en vie, Dans le matin des longs fusils.

Nil en ville, c’est l’histoire de Saint-Nil, comme celles de Saint-Paulin-Dalibaire, de Saint-Bernard-des-Lacs, de Sacré-Cœur-des-Landes, de Saint-Octave-de-l’Avenir — oui, de l’Avenir! Mais Nil en ville, c’est aussi plusieurs autres très belles pièces instrumentales et contées, dont le formidable L’Oiseau couleur du temps, colligé par l’éminent Marius Barbeau, et réarrangé par Jocelyn Bérubé et sa gang. Toujours d’actualité, puisqu’il raconte un concours de vol entre des oiseaux représentant chacun un pays, concours mené par l’aigle américain, qui se fait dépasser dans les dernières secondes de la course par l’oiseau couleur du temps, qui s’était caché dans son cou.

Le père était enragé! Lui qui avait une si grande admiration pour l’aigle et qui ne prenait jamais une décision sans le consulter!

[…] l’aigle de son côté eut tellement honte d’avoir perdu la course que la face et la tête lui ont blanchi tout d’un coup! Il est devenu l’aigle à tête blanche; il se retira dans son pays en emportant dans son cœur la méfiance des autres oiseaux.

Faisant d’une pierre deux coups, Le retour de Nil ramène aussi La Bonne Aventure, parue à la croisée des décennies 70 et 80. On retrouve aussi de petits bijoux sur La Bonne Aventure. Je pense ici à cette adaptation d’une légende de Louisiane, Le sauvage perdu, qui vous fait faire un beau grand « tour de char » — Y a un panier à salade qui court après une canne de thon! — et au conte Tuyau Grandchamp, un quêteux comme il en passait dans les villages dans les années 50 et 60. Le quêteux arrive à une noce et la chicane part; Tuyau Grandchamp finit par transformer tout le monde en quétaineries typiques de l’époque : flamants roses, pneus d’auto peinturés blanc, porte d’aluminium avec palmier en plastique, girouettes en bouteilles d’eau de javel et, bien sûr, « p’tit nègre en plâtre » assis sur le bord de la galerie.

Ces deux disques de Jocelyn Bérubé DEVAIENT être réédités en disque compact. C’est maintenant chose faite, pour le plus grand bien du patrimoine musical et conté du Québec. Je crois sincèrement que Le retour de Nil devrait faire partie de toute collection de disques qui se respecte.

Jocelyn Bérubé, qui était du Grand Cirque Ordinaire à la fin des années 1960, vient de recevoir le Prix Aldor 2007 du festival La Grande Rencontre, pour sa contribution au patrimoine musical québécois. Le Rendez-vous des grandes gueules de Trois-Pistoles a nommé son prix « hommage » le prix Jocelyn Bérubé, en reconnaissance du travail de « défricheur » de cet artiste du conte et de la musique traditionnelle. Ce prix, à l’effigie du quêteux Tuyau Grandchamp, sera remis annuellement à un lauréat qui se sera démarqué par son implication dans le développement du conte au Québec.

Au fait, l’UQAR est-elle à la recherche de candidats pour des doctorats honoris causa ? Je propose Jocelyn Bérubé qui, s’il n’a plus de patelin d’origine, n’en demeure pas moins un fils de l’Est du Québec.

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