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VOL XXIII No.6 Agriculture de proximité: un engagement social

Qui a tué ma culture prolétaire

Qui a tué mon père ou…

Qui a tué ma culture prolétaire

14 juillet 2018 par 


Dans son livre Qui a tué mon père, Édouard Louis affirme qu’il est une double victime : un homosexuel qui peut arrimer sa critique de la société avec celle du capitalisme. À travers son récit, Louis remet à l’ordre du jour la question des classes sociales et l’articule à d’autres rapports d’oppression. En revanche, cette critique ne doit pas ignorer la guerre que mène le capitalisme à l’égard de la reproduction sociale et de la transmission d’une culture ouvrière qui porte en elle le sens du lien social et de ses luttes.

Qui a tué mon père, récit autobiographique, raconte le sort d’un homme né dans une société déliée, désolidarisée. La rupture entre père et fils témoigne d’une transformation profonde des relations entre les générations et d’une crise de « reproduction » éprouvée au sein de la culture ouvrière, qui jadis exprimait fièrement son opposition à la vie bourgeoise : les parents transmettaient une tradition de lutte à travers des groupes populaires, des syndicats, des partis politiques et des institutions d’enseignement qui se faisaient porteurs d’une critique sociale. Dans ces espaces politiques, la condition ouvrière pouvait transmettre à la nouvelle génération un certain savoir ouvrier, l’indignation, la critique et la mise en doute du pouvoir.

La honte, qui imprègne de part et d’autre la relation père-fils dans le récit, fait ressortir l’incapacité d’une génération à transmettre à l’autre la culture de lutte, la fierté de ses origines et la solidarité : « Le fait que seul le fils parle et seulement lui est une chose violente pour eux deux : le père est privé de la possibilité de raconter sa propre vie et le fils voudrait une réponse qu’il n’obtiendra jamais. » En fait, ce n’est plus le père qui enseigne l’indignation, mais les universités. Le pauvre ne peut plus se comprendre lui-même. Le fils écrira à son père : « Ce qu’ils ont fait de ton corps ne te donne pas la possibilité de découvrir la personne que tu es devenu. » Notons ici qu’une jeune génération se construit grâce aux institutions d’enseignement qui sont devenues de véritables machines à produire des militants antisociété fascinés par la lutte pour les droits individuels.

L’auteur sert une critique esthétiquement façonnée par un impérialisme culturel anglo-saxon où le pouvoir est toujours exercé sur autrui, mais jamais investi comme responsabilité : « Si l’on considère le pouvoir comme le gouvernement des vivants par d’autres vivants, et l’existence des individus à l’intérieur d’une communauté qu’ils n’ont pas choisie, alors, la politique, c’est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre. » Dans cette version de la société, les institutions sont systématiquement oppressives des libertés individuelles, mais jamais un moyen de libération collective. Rappelons que le néolibéralisme qui a détruit l’existence des espaces politiques où se transmettait la culture ouvrière est complice d’une conception de l’aliénation capitaliste qui se pense de manière absolue et où la résistance est toujours en perpétuel échec.

L’auteur, un militant français « engagé » par le MIT et le Freeman’s aux États-Unis, sensibilise le lecteur à la misère de la vie ouvrière à travers l’histoire d’un jeune homosexuel victime de la masculinité de son père produit par le capitalisme. Pour Édouard Louis, la pauvreté, c’est une « population exposée à la mort, à la persécution, au meurtre ». Le trou béant laissé par le silence du père témoigne d’une gauche qui a oublié son histoire. Et la névrose dans laquelle le jeune sociologue tente de se sortir par le moyen du récit personnel exprime le sentiment de détresse d’une jeunesse qui cherche à se tenir debout en situation d’apesanteur, car détachée et presque fière d’être affranchie de tous rapports de transcendance : « Je reconstitue l’image, j’essaye de faire de mon mieux, mais la réalité est comme les rêves, plus j’essaye de la saisir et plus elle m’échappe. »

Enfin, le fils semble chercher une reconnaissance sans négativité, une approbation infantile de sa personne. Selon la perception du fils, le père est une énigme indécodable malgré tous les savoirs éclairants formés dans les hypercitys de la mondialisation. Les rapports troubles entre générations expriment un déliement et donc, une crise de la reproduction sociale. Cela dénote une rupture dans la reproduction de la culture de la classe prolétaire ainsi qu’un mépris complice de la bourgeoisie envers la vie ordinaire. Édouard Louis est déchiré, il veut aimer son père, mais ne sait pas comment et, au fond, c’est lui-même qu’il veut aimer à travers son père. Il ne veut plus être un perdant de la mondialisation. Pour lui, tout le monde doit pouvoir aller à la Newschool et avoir la possibilité de se sauver lui-même. Le paradoxe de cette stratégie est de vouloir s’aimer dans un affranchissement de l’ombre du père.  

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