dernier numéro

Vol XXIII No 1, septembre-octobre 2017

Elzéar Gauvreau et la leçon de constance et de fidélité de l’ermite

Elzéar Gauvreau et la leçon de constance et de fidélité de l’ermite

9 septembre 2017 par 

Avec la nouvelle saison d’excursions lancée à la mi-juin, les touristes et les curieux, comme chaque été, peuvent explorer l’île Saint-Barnabé située en face de Rimouski et marcher dans les traces de l’ermite. Une nouveauté cette année : l’exposition Seul sur son île. Toussaint Cartier, l’ermite de Saint-Barnabé, créée en janvier dernier à l’occasion du 250e anniversaire de la mort du solitaire, est présentée à l’Espace Jaco-Lepage, et cela de manière permanente.

            Ces pèlerinages à l’île prolongent une ancienne tradition. Dans une lettre au rédacteur de La Voix du Golfe publiée le 30 août 1867, Elzéar Gauvreau rappelait en effet les nombreux pique-niques qui, déjà en son temps, s’y faisaient l’été. Le texte est signé par Gauvreau, un médecin, né à Rimouski en 1831, diplômé de l’Université McGill en 1855 et décédé en Californie en 1875. Sa lettre ouverte est tout entière consacrée à Toussaint Cartier.

            Comme Wentworth Monk, dont il était question dans notre précédente chronique, Elzéar Gauvreau cherche à corroborer la version romanesque et romantique de l’ermite en veuf éploré. Cette version était l’œuvre de Frances Brooke dans son roman par lettres, The History of Emily Montague publié à Londres en 1769, soit deux ans après la mort de Toussaint Cartier.

Dans la fiction romanesque, c’est le personnage d’Ed Rivers qui va à la rencontre de l’ermite. En discutant avec le solitaire, il apprend qu’il s’est retiré dans la solitude, non pas par haine du genre humain, mais pour se consacrer à la mémoire de son épouse, emportée par le naufrage de leur navire à leur arrivée dans l’estuaire du Saint-Laurent. Le contenu de la conversation est résumé dans une lettre qu’Ed Rivers adresse à sa sœur Lucy.

Or, pour Gauvreau, cette lettre supposée être écrite par le jeune homme n’est qu’un artifice littéraire. Il ne fait aucun doute à ses yeux que Frances Brooke y raconte en fait une entrevue qu’elle aurait personnellement réalisée avec Toussaint Cartier en 1766, peu avant la disparition du solitaire. Si la romancière séjourna au Québec de 1763 à 1768, rien cependant ne permet de confirmer qu’elle aurait bel et bien rencontré Toussaint Cartier.

À la suite de sa lettre au rédacteur de La Voix du Golfe, Elzéar Gauvreau traduit en français cette lettre d’Ed Rivers à sa sœur. Il n’hésite pas à modifier le sens de l’original anglais, en ajoutant par exemple l’année 1766, absente du roman de Frances Brooke (où l’on trouve seulement « Oct. 13 ») et à corriger la durée du séjour de l’ermite sur l’île qui est de soixante ans (« sixty years ») chez la romancière anglaise : « Ile Barnabé, 13 octobre 1766. J’ai fait aujourd’hui une visite bien singulière; c’est à un ermite qui vécut seul quarante ans sur cette île. »

Le plus intéressant est que Gauvreau connaît non seulement le roman de Frances Brooke, mais également les actes notariés publiés par Joseph-Charles Taché en janvier 1867. Alors que, pour Taché, ces archives prouvent la fausseté du « pitoyable roman d’amourettes » de l’écrivaine anglaise, Toussaint Cartier n’étant devenu ermite que pour « faire son salut », pour Gauvreau, il n’y a aucune contradiction entre la version de Brooke et la volonté de faire son salut affirmée dans l’acte de 1728 entre le solitaire et le seigneur de l’époque.

Par ailleurs, Gauvreau rapporte le témoignage de Charles Lepage. Selon ce vénérable vieillard, l’ermite serait resté sur son île en raison d’un vœu qu’il aurait fait. Homme très religieux, il aurait passé des heures entières dans son oratoire et aurait fait le catéchisme aux enfants. Ouvrant sa porte à tous, il aurait cependant interdit la présence des femmes sur l’île (même à Frances Brooke?). Enfin, en proie à des crises d’épilepsie, il aurait été retrouvé sans connaissance sur le plancher de sa maison par Charles Lepage, alors jeune homme et alerté par l’absence de fumée à la cheminée de l’ermite en plein mois de janvier.

En conclusion de sa lettre, Gauvreau invite les amateurs de pique-niques à profiter de leur présence sur l’île pour se rendre sur les ruines de l’ermitage. Selon lui, les amoureux pourront ainsi apprendre une leçon de constance et de fidélité, là où les autres retiendront que la pratique de la religion est « la meilleure consolation aux grandes infortunes ».

 

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