Un invité pour changer le futur

Salon du livre de Rimouski

Un invité pour changer le futur

12 juillet 2017 par 

L’espace « Modeler le futur » du Salon du livre de Rimouski offre l’occasion d’imaginer collectivement des solutions porteuses pour le développement de notre territoire, en posant d’abord un regard critique sur le fonctionnement de notre système et les choix sociétaux que nous faisons collectivement. Fier partenaire de l’événement, Le Mouton Noir publie jusqu’à novembre des entrevues exclusives avec certains auteurs de l’édition 2017. Ce mois-ci, Le Mouton Noir a interviewé Alain Deneault, auteur et philosophe bien connu pour ses batailles contre l’industrie minière et les paradis fiscaux.

Mouton Noir – Qu’est-ce qui vous a incité à écrire vos nombreux livres dénonçant les failles du système?

Alain Deneault – Un sentiment de manque, l’impression vive qu’un discours particulier, de nature critique, sur un enjeu grave, fait défaut dans la vie publique. C’est l’élément de motivation principal à l’écriture d’un essai. On n’est pas toujours le mieux placé pour en faire cas, mais ceux et celles qui le sont se révèlent souvent partie prenante du problème, comme tous ces experts et universitaires confondus, à la solde ou complices des organisations qui tirent profit d’une situation délétère. La question est de savoir si, au prix de certains efforts, on peut se rendre suffisamment compétent pour en traiter également, à l’intérieur de ses limites.

M. N. – Quel impact visez-vous à générer avec vos livres et quels en sont les impacts réels, d’après vous?

A. D. – Pour être honnête avec soi-même, force est de constater que le premier effet est d’ordre psychologique. Le lectorat d’essais critiques éprouve dans un premier temps l’impression juste de ne pas être seul à se poser un certain nombre de questions et à considérer les très nombreux et graves dysfonctionnements du régime capitaliste et de son devenir oligarchique à l’échelle mondiale au XXIe siècle. Le vers final du poème « Speak White » de Michèle Lalonde prend ici tout son sens : « Nous savons que nous ne sommes pas seuls ». Il s’agit ensuite d’élaborer dans le débat public des formes discursives, une terminologie, une organisation du savoir et des propositions originales de penser qui coupent court à la marotte idéologique et aux poncifs irréfléchis que cultivent à longueur de décennies les pouvoirs dominants.

M. N. – Dans votre récent livre, De quoi Total est-elle la somme?, vous soulevez l’urgence pour les peuples de reconquérir leur souveraineté politique afin de contrecarrer le pouvoir des multinationales. Avec les élections municipales qui auront lieu cet automne, puis les élections provinciales en 2018, comment les Québécois peuvent-ils reconquérir leur souveraineté politique?

A. D. – Encore doivent-ils le souhaiter, avoir le courage de le souhaiter. Nous devenons politiquement étourdis en temps de campagne électorale. C’est un paradoxe. La durée de vie des thèmes électoraux est d’une demi-journée, dixit les sociologues qui se sont penchés sur la question, hormis les quelques enjeux anecdotiques qui finissent par se cristalliser et constituer le point autour duquel porte finalement le choix des électeurs. Plus fondamentalement, on comprend que l’enjeu, une fois qu’on a voté pour Québec solidaire ou pour les partis les moins éloignés de ses convictions, consiste à faire de la politique un engagement de tous les instants, non pas sur une base personnelle (mes choix de consommateur averti ou mon repli dans ma communauté anarchoplébéienne), mais publique. En ce qui concerne l’échelon municipal, le rayon d’action se resserrant, on peut espérer une conduite de ses destinées plus immédiates, si tant est que les citoyens progressistes sachent s’organiser en amont des élections. Les prises de position de Jonathan Durand Folco sont éclairantes en matière de municipalisme radical. Il s’agit de penser une façon de partir par la base pour élaborer en même temps des positions confédérées en ce qui concerne des enjeux territoriaux globaux.

M. N. – À la lumière de la conjoncture, comment entrevoyez-vous l’avenir du Québec dans 20 ans?

A. D. – La question est pertinente dans la mesure où il s’agit d’envisager quelles sont les perspectives historiques auxquelles nous faisons face. En cela, peut-être la ville de Québec est-elle à l’avant-garde du reste du territoire, dans la polarisation qui s’y développe entre des forces progressistes faisant le dos rond pour s’organiser tant bien que mal dans les repères qu’elles se donnent et une subjectivité fasciste résolument capitaliste se déchaînant agressivement sur les ondes de radios délirantes. Au centre, un centre mou, se trouvent les représentants d’un État qui se désengage de plus en plus de la vie publique pour n’être plus que l’huissier du droit des affaires. C’est un État colonial sans envergure géré par un gouverneur bien petit, qui ne s’attribue plus pour fonction que de faire valoir des règles toujours déjà décidées, et ce, afin d’attribuer des parts de marché que s’arrogent les multinationales et les investisseurs qui les possèdent.

M. N. – Ce sera votre troisième participation au Salon du livre de Rimouski en novembre prochain. Quel grand thème allez-vous aborder cette année pour votre conférence de « Modeler le futur »?

A. D. – Le Salon du livre de Rimouski est une chance pour les essayistes, car il vise à conférer aux textes d’idées et d’analyses une place de choix dans la littérature. Je me propose cette année d’en arriver à une définition au fond politique des entreprises multinationales, en les présentant non pas tant comme des « entreprises » justement, mais comme des autorités souveraines d’un genre spécifique, entretenant un rapport spécifique à l’exercice du pouvoir et au droit. La firme pétrolière Total, mais pas seulement, servira de cas d’école pour cette démonstration.

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