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Vol XXII No 6, Agriculture et autres jardins

Pour un féminisme de la totalité

Pour un féminisme de la totalité

11 juillet 2017 par 

L’ouvrage Pour un féminisme de la totalité, paru récemment aux Éditions Amsterdam, invite à se méfier d’une lecture facile et immédiate de la réalité sociale. Il nous amène à dépasser les apparences, les stéréotypes et les idées reçues dans une approche qui travaille à rendre compte de la complexité des rapports sociaux. Cet ouvrage dirigé par Félix Boggio Éwanjé-Épée, Stella Magliani-Belkacem, Morgane Merteuil et Frédéric Monferrand, livre une perspective féministe qui s’intéresse à la réalité sociale sous forme d’une totalité, une articulation de rapports d’oppression allant de la structure famille-ménage à celle de l’État. Les quatorze auteurs, dont les plus connus sont Angela Davis et Silvia Federici, présentent une approche matérialiste (d’inspiration marxiste) revisitée et enrichie par de nouveaux savoirs, entre autres issus de la perspective féministe intersectionnelle, la critique postcoloniale et les études de genre.

Rapidement, l’articulation entre le racisme, le patriarcat et l’exploitation capitaliste vient complexifier le travail théorique féministe et son objet d’analyse. D’ailleurs, selon les auteurs, le féminisme semble dépasser aujourd’hui son objet d’études, les rapports sociaux de sexe (ou le genre), puisqu’il est souvent interpellé dans les débats publics pour interroger la société dans son entièreté. Cela dit, le féminisme serait également traversé par une compréhension divergente de l’État : l’une, plus conciliante de l’institution publique et l’autre, davantage critique des structures et des politiques. Le néolibéralisme, le racisme et l’impérialisme viennent diviser la société entre les inclus et les exclus des institutions. Ce clivage s’observe au sein des féministes, entre celles impliquées dans des organisations comme les syndicats, les partis politiques et les associations et celles au sein de groupes autonomes témoignant de perspectives décoloniale, intersectionnelle, afroféministe, antiraciste et queer.

C’est dans un esprit de dépassement de ce conflit que « le féminisme de la totalité » entreprend une critique des rapports féministes à l’État. De cette manière, il cherche à « reconquérir une autonomie en proposant avant tout d’articuler les luttes et les sujets de l’émancipation ». En revanche, l’articulation des oppressions et l’inclusion des minorités ne semblent pas suffisantes pour permettre au féminisme institutionnel de produire des politiques qui ne soient pas discriminantes. Comme si la métamorphose des victimes en des êtres émancipés était pervertie par une logique institutionnelle instrumentale où, par exemple, la lutte pour l’égalité engendre du racisme et vice et versa (les luttes antiviol servant le racisme par exemple). Un usage du féminisme par le système étatique échappe aux organisations militantes et donne un sentiment de perte d’emprise sur la réalité. Ainsi, l’intérêt féministe pour la totalité sociale exprime une volonté d’affronter la violence implacable du réel et à sa complexité.

De cette perspective, se pencher sur le phénomène de la surincarcération des gens de couleur et « la structuration de l’expérience sociale spécifique des femmes subalternes » permet de surmonter une tension entre une approche qui isole les systèmes de domination et une autre qui appauvrit l’analyse en les confondant trop. Dans l’ensemble, quatre approches de l’objet de la totalité sociale viennent structurer le livre, soit les généalogies, les modes de reproduction, la marchandisation des rapports sociaux et les processus de subjectivation. En somme, il s’agit de voir les médiations sociales produire un prolétariat genré et racialisé et, de ce fait, une compréhension du capitalisme capable de produire un discours politique antiraciste et antisexiste. Finalement, le concept de totalité permet au féminisme de développer une analyse de manière spatiale (qui s’étend dans le temps et l’espace), que nous observons par exemple dans la marchandisation des corps et des sexualités. De plus, il nous offre une compréhension de l’État comme un producteur de totalités sociales se reproduisant à partir d’une naturalisation de la différence sexuelle (des genres).

Pour conclure, on peut retenir que « le féminisme de la totalité », en présentant une perspective théorique d’articulation des rapports d’oppression, cherche à engendrer une pratique politique travaillant à ériger un projet de société typiquement féministe.

Pour un féminisme de la totalité, Éditions Amsterdam, 2017, 424 p.

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