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Wentworth Monk et le testament de l’ermite

Wentworth Monk et le testament de l’ermite

14 mai 2017 par 

Plus de cent ans après la mort de Toussaint Cartier, paraît dans La revue canadienne de Montréal, en 1868, « L’ermite de l’île Saint-Barnabé. Anecdote du siècle dernier ». Ce texte de quelque 1 500 mots est signé par un certain Wentworth Monk.

            L’identité même de l’auteur est incertaine. Il pourrait s’agir tant de Samuel Wentworth Monk, juge de la Cour du banc de la Reine à Montréal, décédé trois ans plus tôt en 1865, que de Henry Wentworth Monk, réformateur social, auteur et journaliste, né en 1827 et décédé en 1896 à Ottawa. Pour autant que l’on sache cependant, ni l’un ni l’autre ne semble avoir maîtrisé le français ou écrit en cette langue, si bien que l’article de 1868, quel qu’en soit l’auteur, est probablement une traduction d’un texte rédigé en anglais.

            L’article lui-même est divisé en trois parties. La première partie est une introduction qui explique que le XIXe siècle est une époque de positivisme et de prose qui a oublié les principes de chevalerie et la poésie qui prévalaient auparavant, entre autres, à l’époque où, selon l’auteur, Toussaint Cartier s’est retiré sur son île vers 1740 pour y vivre dans la solitude pendant près de trente ans (dans les faits, l’ermite s’y installa en 1728 et y vécut jusqu’en 1767, soit presque quarante ans). La deuxième partie de l’article prétend reproduire un manuscrit retrouvé près du lit du solitaire à sa mort, un récit de quelques pages, rédigé à la première personne, qui relate l’histoire de sa vie. L’auteur reprend enfin la parole dans une troisième et dernière partie qui décrit l’inhumation de l’ermite et rappelle son souvenir persistant dans l’esprit et les écrits des populations avoisinantes par-delà sa disparition.

            Le testament que Wentworth Monk imagine être celui de Toussaint Cartier reprend dans les grandes lignes la version que proposait la romancière anglaise Frances Brooke dans son roman épistolaire The History of Emily Montague, publié en 1769. Originaire de Bretagne, le futur ermite s’éprend d’une voisine qui l’aime en retour, mais qui est promise à un homme dont elle ne veut pas. C’est pourquoi les jeunes amants décident de se marier clandestinement avant de s’enfuir au Canada. Ancré au large de l’île d’Anticosti, leur navire est emporté par une tempête, tandis que la bien-aimée Louise se noie dans le naufrage de sa chaloupe de secours. Au lendemain de la tragédie, le veuf enterre sa dépouille sur l’île Saint-Barnabé.

            Le dispositif inventé par Wentworth Monk, qui consiste à faire parler directement Toussaint Cartier dans cette confession destinée à être lue après sa mort, est particulièrement ingénieux, en ce qu’il donne accès à l’intériorité du solitaire qui est le seul à pouvoir dévoiler son secret. Il serait cependant bien naïf de croire que les chercheurs pourraient un jour retrouver un tel testament signé de la main du véritable ermite, dans la mesure où tout indique que Toussaint Cartier ne savait pas écrire, ainsi qu’il le déclare dans les documents notariés produits de son vivant.

            Il reste que le charme du procédé opère auprès du lecteur qui aime à lire l’ermite lui-même relater sa propre vie à la manière de Rousseau qui, en 1782, inventait le genre autobiographique avec ses Confessions. La gravité et la dignité que Wentworth Monk prête à Toussaint Cartier ne pouvaient qu’émouvoir le lecteur de 1868 comme celui d’aujourd’hui :

« Le lendemain, je rendis les derniers devoirs au corps inanimé de Louise que les flots avaient jeté sur cette île. Elle repose sous cette croix de bois à l’entrée de ma chaumière. Je ne versai pas une larme, car les sources les plus profondes de mon cœur avaient été desséchées à jamais. Mais à la face du ciel redevenu serein, je fis le vœu solennel de fuir pour toujours la société des hommes, de passer ma vie sur cette plage solitaire mais consacrée par une immense douleur, jusqu’à ce que la mort m’eût rapproché de celle qu’elle venait de me ravir. Voilà le récit de ma vie et la cause de mon éloignement pour tous ceux qui vivent heureux ou indifférents ici-bas. Je n’envie ni ne déteste personne. Tout ce que j’ai voulu, c’est la solitude et le silence, ce baume unique pour les afflictions dont rien ne console. Dieu en soit loué, il m’a été accordé. »

            Même si l’année auparavant, en 1867, Joseph-Charles Taché avait dénoncé avec force la version de Frances Brooke comme un « pitoyable roman d’amourettes », la fable de l’ermite en veuf éploré continua d’être relayée, entre autres grâce à Wentworth Monk. Avec Toussaint Cartier, on a beau chasser le romanesque par la porte, il revient toujours par la fenêtre.

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