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Vol XXII No 6, Agriculture et autres jardins

L’histoire officielle est toujours celle des vainqueurs

L’histoire officielle est toujours celle des vainqueurs

12 mai 2017 par 

À force de gommer de grands pans de l’Histoire, on en vient à l’édulcorer de telle sorte que les générations montantes ne voient plus qu’un long fleuve tranquille là où il y a eu de fait de gigantesques raz-de-marée. Pour les Anglo-Saxons qui la réécrivent en ce moment même, à l’occasion du cent cinquantième anniversaire du Canada, Port-Royal et l’Acadie n’existent pas, et le général Wolfe est un gentleman là où Champlain, éminent géographe, explorateur, fondateur de Québec, a toutes les apparences d’un truand. Permettez-moi de rétablir quelques faits.

En 1604, Pierre Du Gua de Monts et Samuel de Champlain établissent un premier contingent de 80 hommes sur l’île Sainte-Croix avant de déménager sur le versant néo-écossais de la baie Française (aujourd’hui baie de Fundy), sur un site baptisé Port-Royal. En 1671, la colonie compte environ 400 personnes et c’est à cette même époque que les familles acadiennes commencent à essaimer et que sont fondés Beaubassin et Grand-Pré. Développant au fil des générations une culture qui leur est propre, les Acadiens pratiquent notamment une agriculture basée sur l’assèchement des marais en utilisant la technique des aboiteaux. La population acadienne se chiffre à environ 2 500 personnes en 1697, mais les Français sont aussi implantés à Plaisance (Terre-Neuve) et relanceront une deuxième phase de colonisation à l’île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard) et à l’île Royale (Cap-Breton) où sera entreprise la construction d’une importante forteresse à compter de 1720 (Louisbourg).

Mais l’Acadie est une plaie aux yeux des Britanniques et du gouverneur de la Nouvelle-Écosse, Charles Lawrence. Il faut apporter une solution définitive à ce « problème ». On choisit la déportation qui aura aussi comme avantage de libérer les meilleures terres de la région au profit d’éventuels colons britanniques. C’est ainsi que la déportation commence en 1755 dans le sud-est du Nouveau-Brunswick (Beaubassin) et le nord de la Nouvelle-Écosse. À partir de septembre, la déportation s’étend au reste de la province et elle durera jusqu’en 1762. À la faveur de la guerre de Sept Ans déclenchée en 1756, l’Angleterre déporte aussi les Acadiens de l’île du Cap-Breton et de l’île Saint-Jean. Ce sont ainsi entre 7 000 et 10 000 Acadiens qui seront déportés. Et afin de s’assurer qu’aucun d’entre eux n’aura le goût de revenir sur ses propriétés, les Britanniques pratiquent la politique de la terre brûlée. Ainsi Winslow brûla, au bassin des Mines seulement, deux cent cinquante maisons, deux cent soixante-quinze granges et cent cinquante dépendances de même que onze moulins et deux églises. Les familles enlevées possédaient plus de huit mille bêtes à cornes, cinq cents chevaux, neuf mille moutons et cinq mille porcs. Les vainqueurs s’approprièrent ce qu’il y avait de mieux parmi tout ce cheptel et massacrèrent le reste.

Les Acadiens qui n’ont pu fuir et qui sont demeurés sur les lieux sont placés à bord de bateaux réquisitionnés pour la circonstance, 6 000 d’entre eux sont déportés vers les territoires de la Nouvelle-Angleterre, mais un certain nombre le sont aussi en France et en Angleterre. Dans la confusion des embarquements, des familles furent démembrées, et ainsi séparés et éparpillés sur les navires, ces malheureux furent emmenés aux quatre vents. Quelques-uns périrent en mer et, déjà malades et affaiblis par le séjour sur les navires, la mort fit, dans leurs rangs, des ravages effroyables. Sur les 454 débarqués à Philadelphie en novembre 1755, la petite vérole en emporta 237 en quelques semaines. Le Cornwallis qui quitte Beaubassin avec 417 Acadiens à son bord ne compte à son arrivée à Charleston que 210 survivants. Les Acadiens seront rarement les bienvenus dans leurs nouvelles terres d’accueil. Débutent alors de nombreuses années de migrations et de déportations où plusieurs perdront la vie. Ainsi la Virginie et la Caroline du Nord refusent les quelque 1 500 Français déportés en 1755; ils restent à bord des bateaux ou sur les plages jusqu’en mai 1756, moment où ils sont expulsés vers l’Angleterre.

Quelques années plus tard et sur les rives du Saint-Laurent cette fois, à la faveur du siège de Québec en 1759, les troupes du « gentleman » Wolfe brûleront 998 maisons et bâtiments sur la Côte-du-Sud entre Kamouraska et Cap-Saint-Ignace, et n’épargneront ni les moulins ni les embarcations, en plus de faire un certain nombre de prisonniers.

Pas étonnant quand on fait le compte de ces crimes et de ces exactions que les descendants de ces factionnaires n’aient pas trop le goût de se vanter des « exploits » de leurs ancêtres.

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