Les moulins à parole

Les moulins à parole

14 mai 2017 par 

En 2015, en concordance avec la politique culturelle de la MRC des Basques, les Compagnons de la mise en valeur du patrimoine vivant de Trois-Pistoles mettaient en branle un projet d’enquête patrimoniale. De dévoués enquêteurs sont partis à la chasse au trésor à travers la MRC pour extirper du fond des tiroirs de précieux bouts de souvenirs, des instants d’incurable nostalgie, de grands moments de bonheur oublié. Porteuse de ces histoires, l’équipe vous propose de suivre sa chronique dans laquelle elle présente le fruit de ses recherches en vous racontant Les Basques.

Au cœur du village ou dans le fond du bout du rang, sur un perron ou à une table de cuisine bien garnie, autour d’un café qui refroidit ou d’un moteur qui surchauffe, il y a toujours quelqu’un qui sait animer la conversation. Qui a le tour pour ça. Qui s’emballe dans ses histoires. Qui nous lègue sa mémoire et celle des autres à grands coups d’anecdotes et de souvenirs. Parfois même de mythes et de fantaisies. Parce que le plaisir du partage se fait lorsque le public est bien pendu là, au bout de ces lèvres qui racontent, lorsque les étincelles de passion trouvent des échos au creux des yeux avides d’artifices et de songes, qui piétinent d’impatience de connaître la fin, mais qui voudraient qu’elle n’arrive jamais.

Ce peut être cette grand-mère qui préside le Cercle de Fermières de son village chaque premier mercredi du mois. Qui manie le métier à tisser comme elle manie l’art des « qu’en-dira-t-on », des « y paraît que », des références généalogiques labyrinthiques « la fille du fils au beau-frère de la femme du deuxième lit de monsieur Roy ». Toujours au fait des dernières nouvelles, et qui en profite pour les faire courir ici et là entre deux balles de laine et de gorgées de café fumant.

Ou bien la voisine qui rêve comme le Petit Prince d’apprivoiser un renard. Surtout l’un de ceux qu’elle voit se promener sur la grève le matin. Parfois le midi. Souvent à la brunante. Elle traque leurs trajectoires, tente d’en comprendre la destinée, leur invente des vies qu’elle partage à ses petits-enfants lorsqu’ils jouent avec les galets encore humides de la marée descendante. Puis sourit quand elle les surprend raconter ces mêmes histoires aux cousins et cousines en visite. 

C’est aussi un Ouellet parmi tant d’autres qui patente ce que tu veux avec les moyens du bord dans un garage de bout de rang d’un village éloigné dans les forêts denses et calmes. Un Ouellet qui retarde sans cesse le départ de son visiteur. Alors qu’une histoire en appelle une autre, qui en appelle une autre, puis une autre, puis encore juste une autre, puis une toute dernière, je te jure. Certains disent qu’il a de la suite dans les idées. D’autres, qu’il ne sait pas comment tourner les coins ronds. Un Ouellet qui dit pourtant préférer la solitude et ses outils au bavardage. 

C’est peut-être ce sexagénaire à la parole sage mais polissonne et au cœur jeune mais nostalgique. Qui regarde le passé avec des images plein la tête. Qui a une anecdote sur tout et n’importe quoi. Qui a voyagé, fêté, rêvé, chanté. Parfois pleuré. Souvent charmé. Et qui inspire encore toute une génération par ses récits révolutionnaires et ses envolées philosophiques. Qui redonne, le temps d’un souvenir, vie au Manoir brûlé, au vieil autobus abandonné, à cette chaloupe rouillée, à ce perron vidé de ses chaises berçantes, à ce commerce qui s’est vu déserté.

C’est souvent la propriétaire du magasin général qui joue la psychologue pour le client atterré, qui guide le touriste égaré, qui console le petit au genou écorché. Qui sert des bols de soupe aux affamés et des taloches aux petits garnements. Qui connaît tout sur tout le monde. Remonte la généalogie de chacun en un rien de temps. Qui raconte des histoires, mais jamais les siennes ni celles des autres. Qui invente des mondes et des situations, qui déforme les vérités, mais qui ne s’en éloigne jamais trop. Et qui gigue au grand plaisir de tous lorsque les festivités se poursuivent après les heures de fermeture, que les bouteilles de fort foulent le comptoir et que les chansons à répondre se chantent en chœur.

Un conteur autodidacte qui vous invente des histoires pas possibles au moment le plus inattendu. Un voisin de chambre qui égaye les journées grises par ses blagues. Une petite fille qui apprend à son petit frère les chansons que lui chantait leur arrière-grand-mère avant qu’elle les quitte pour son paradis. Un père loquace qui rend les trajets en voiture moins ennuyants. Une tante qui a toujours une anecdote de voyage sous la main lors des temps morts à Noël. Des porteurs de tradition, des distributeurs de rêves, des passeurs de mémoire, ils le sont tous. Vous en êtes probablement un vous aussi, à votre manière.

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