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LES GRANDS MOMENTS DE LA GAUCHE CONSERVATRICE

Réponse au texte de Rhéa Jean publié dans le journal de mai-juin

LES GRANDS MOMENTS DE LA GAUCHE CONSERVATRICE

14 mai 2017 par 

Trouvez-vous que la gauche actuelle s'éparpille dans des causes loufoques et futiles, notamment la reconnaissance des personnes trans, au détriment des grands enjeux qui ont fait notre force, comme la justice sociale? Si la réponse est oui, ce survol rapide du dernier siècle s'adresse à vous.

L'égalité homme/femme

Dans les années 1960, les revendications féministes peinent à se frayer un chemin dans les programmes progressistes, principalement écrits par des hommes. Ce sont des préoccupations dites « personnelles » : ce qui se passe à la maison ne devrait pas interférer dans les plateformes politiques. Aussi, on trouve inutile de se battre pour l'égalité homme/femme puisque de toute façon, on se bat déjà pour l'égalité entre tous les humains. Pire encore, cette revendication aurait pour effet de diviser et d'affaiblir les forces de gauche, au grand bonheur de l'adversaire en face, la bourgeoisie capitaliste. 

L'indépendance du Québec

Dans le Québec des années 1970, le mouvement progressiste converge vers un objectif rassembleur, l'indépendance nationale. Rassembleur, mais pas totalement... La gauche marxiste-léniniste, qui obéit à un dogme datant du 19e siècle, milite activement pour le maintien dans le Canada. Le mouvement indépendantiste diviserait le mouvement ouvrier canadien, au lieu d'unir les exploités du Québec et des autres provinces contre leur exploiteur commun, la bourgeoisie anglophone. Ces marxistes-léninistes reconnaissent que le peuple québécois est colonisé, mais c'est la révolution communiste qui mettra fin à l'oppression des peuples, et non l'indépendance nationale.  

L'environnement

Nouvelle décennie, nouveaux enjeux : à partir des années 1980, une frange de la gauche se mobilise pour alerter l'opinion publique des dangers du nucléaire. Ce nouveau discours intègre bientôt d'autres périls environnementaux, notamment les espèces menacées et la pollution industrielle au sens large. Sans surprise, des voix s’élèvent pour dénoncer cet « égarement ». C'est la première fois que ce mouvement mettait un pied en dehors de la cause humaine : allons-nous faire passer le sort des animaux avant notre propre sort? D'autres prétendent que les écologistes, en condamnant la pollution industrielle, font le jeu des propriétaires d'usines qui veulent délocaliser leurs activités dans les pays en voie de développement, où la main-d’oeuvre est bon marché.

La binarité des genres

Ce récapitulatif est loin d'être exhaustif, d'autres mobilisations ont aussi fait grincer des dents, l’altermondialisme pour n'en nommer qu'une. Ce qu'il faut retenir, c'est plutôt l'argumentaire particulier que la gauche conservatrice ressort à chaque fois, un argumentaire copié/collé sur la décennie précédente. D'abord, ces « nouveaux » enjeux seraient portés par des groupes minoritaires qui défendent leur seule condition ou une cause très nichée, plutôt que de se battre pour l'intérêt collectif. Enfin, ces nouvelles batailles seraient nuisibles sur le plan stratégique puisqu'elles divisent au lieu de rassembler, voire elles émaneraient directement du camp adverse.

Ce copié/collé est particulièrement remarquable dans le discours d'une certaine gauche actuelle, qui réduit la mobilisation contre la binarité de genre à une dérive postmoderne et individualiste. Bien que les luttes féministes aient démocratisé l’idée que chaque personne puisse disposer elle-même de son propre corps, il semblerait que cette prémisse ne soit pas applicable aux personnes trans aux yeux de cette gauche conservatrice. 

Encore une fois, de nouvelles luttes sociales sont invalidées, voire méprisées, par un groupe dominant. Associer les existences trans à un « phénomène postmoderne » est problématique à plusieurs niveaux et constitue même une méconnaissance de l’histoire de l’humanité. Un bref regard anthropologique permet de repérer maintes formes d’identités de genre alternatives à travers le temps et l’espace. Que l’on parle des personnes two-spirits dans les cultures autochtones ou des Yan Daudu au Nigéria, on s’aperçoit rapidement que l’histoire est marquée par la reconnaissance d’une pluralité d’identités de genre allant au-delà de la simple dichotomie « H » ou « F ».

Considérer les personnes trans comme un sujet à débattre constitue une forme de violence. Voulons-nous les reconnaître comme des vies humaines à part entière, ou les réduire à de simples éléments d’un débat idéologique?

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