Les urnes et la rue

Les urnes et la rue

24 janvier 2017 par 

De nombreux groupes de la société civile font un travail formidable dans la formulation, le partage, la défense et la promotion de projets progressistes. La population ne manque pas d’idées, mais ce n’est malheureusement pas suffisant. Photo : Jules Marchetti

De Rimouski en transition à Prospérité sans Pétrole en passant par Touche pas à ma région ou le Regroupement contre l’appauvrissement, les citoyens montrent chaque jour qu’ils ont la volonté et le pouvoir de s’organiser pour revendiquer, résister, inspirer et innover. L’immense succès de la tournée Faut qu’on se parle, surtout lors de l’assemblée rimouskoise de novembre dernier, le démontre également. Les groupes de mobilisation se disent souvent « apolitiques », mais c’est une erreur de langage : le terme approprié serait plutôt « non partisans ». À mon sens, cette confusion en dit long sur le rapport malsain que bien des citoyens entretiennent avec la politique en général, et les partis politiques en particulier.

De nombreux groupes de la société civile font un travail formidable dans la formulation, le partage, la défense et la promotion de projets progressistes. La population ne manque pas d’idées, mais ce n’est malheureusement pas suffisant. Le vrai défi consiste à créer une mobilisation qui déborde des cercles militants déjà existants. Ensuite, et c’est crucial, il faut avoir un impact direct et tangible sur les politiques publiques. Or, le principal maillon faible de la gauche québécoise, c’est l’accession aux pouvoirs législatif et exécutif.

La grève étudiante de 2012 en est un bon exemple. C’était une mobilisation monstre, un événement historique. Les idées étaient là, bien sûr, mais aussi l’organisation, le momentum, la pression, l’argumentaire, la présence médiatique, etc. Mais les frais de scolarité ont quand même été augmentés parce qu’au bout du compte, il n’y avait que deux députés à l’Assemblée nationale pour défendre le projet des carrés rouges.

Quand on milite, on s’expose à la critique, et c’est normal. Mais quand on milite dans un parti politique, on suscite une forme particulière d’aversion, surtout dans les milieux progressistes. Pourtant ce ne sont pas les idées de Québec solidaire qui repoussent plusieurs de nos camarades, au contraire; c’est le fait même qu’elles soient portées par un parti. Je ne compte plus le nombre de gens qui m’ont dit refuser d’embarquer dans tel ou tel projet de peur d’être « identifiés », « associés », « compromis » ou « avilis » par la partisanerie.

Pourtant, si l’on sort des cercles militants (et c’est ce qu’on souhaite), les partis politiques sont généralement, avec les médias, les principaux véhicules d’idées et de projets politiques que la population est portée à écouter et à suivre. Les partis politiques sont également ceux qui aspirent à changer directement la manière d’exercer le pouvoir plutôt que de se contenter de l’influencer ou de s’y opposer. Mais les progressistes ont souvent peur du pouvoir.

Les mouvements non partisans jouent évidemment un rôle politique essentiel. Le problème, à mon sens, c’est la quantité démesurée d’énergie, de temps et de talent qui y est investie par rapport à la politique partisane. Je dois avouer être parfois sidéré par la médiocrité de certaines figures qui participent aux campagnes électorales comparativement à l’érudition, la fougue et la sagacité de militants de la société civile, qui n’oseront malheureusement jamais mettre leur visage sur un poteau.

On dit souvent qu’un des principaux problèmes de Québec solidaire, c’est que bien des progressistes choisissent de voter « stratégiquement » pour le PQ, bien qu’il ait trahi les idéaux de la gauche plus souvent qu’on peut le compter. On oublie également que plusieurs de nos sympathisants choisissent de bouder les urnes, condamnant ainsi la gauche politique à la marginalité. Ces gens justifient souvent leur abstention en affirmant qu’ils manifestent leur désaccord à l’égard du système électoral, et qu’il existe, pour eux, d’autres moyens d’influencer la politique. Notons d’abord que personne ne niera l’existence et la pertinence de ces autres moyens, mais les invoquer pour justifier l’abstention relève du sophisme. Ajoutons aussi que cette « stratégie » ne contribue en rien à modifier le système, mais qu’elle permet surtout de maintenir au pouvoir des partis au service du néolibéralisme et du grand capital. Ces mêmes ennemis que nos camarades iront ensuite combattre à coups de « mouvements sociaux » et autres « initiatives citoyennes ».

Je me demande à quel moment de l’histoire le fait d’être « partisan » est devenu un vice, et celui d’être « non partisan », une vertu. La classe politique elle-même est évidemment à blâmer pour ce désengagement. Nos adversaires de droite ont d’ailleurs intérêt à maintenir les progressistes à l’écart de la politique partisane. Québec solidaire s’est justement bâti sur le rejet du cynisme. Sur l’idée qu’il est temps pour la gauche québécoise de se donner les moyens de ses ambitions.

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