Récit d’un coming out

Récit d’un coming out

8 novembre 2016 par 

Le personnel est politique.

– Credo féministe

 

Quand j’ai pris la décision, en août dernier, avec l’accord enthousiaste de mon fils de 12 ans et l’appui actif de son père, de rendre publique sa nouvelle identité de garçon transgenre (d’abord sur Facebook, puis en acceptant d’accorder des entrevues dans deux médias régionaux), je savais que les réactions seraient nombreuses et polarisées, en partie prévisibles, en partie imprévisibles. Je n’avais pas de plan de match – seulement l’intuition que, dans ce sentier que nous défrichons avec mon fils, c’était la bonne chose à faire. Ou peut-être la moins pire.

Les témoignages de soutien ont afflué, nous ont touchés, émus, encouragés. Et même s’ils ont largement dépassé les commentaires négatifs, en nombre et en substance, ce sont évidemment ces derniers qui ont hanté mes nuits et m’ont fait douter.

Parents indignes

On nous a accusés d’avoir voulu récolter de la sympathie. De nous être laissé berner par des professionnels de la santé manipulateurs et incompétents. D’être des « mongols à batterie ». D’avoir « rendu » notre enfant trans parce qu’on avait projeté sur lui notre rêve d’avoir un garçon, et qu’il s’y était conformé. D’avoir « rendu » notre enfant trans parce qu’on avait projeté sur lui notre rêve d’avoir une fifille, et qu’il s’était rebellé. On nous a dit de ne pas nous étonner si nous menions notre enfant au suicide. On nous a accusés de lui voler son enfance. De céder à ses « caprices ». À un effet de mode. Une dame m’a téléphoné à la maison pour m’insulter…pour m’offrir des conseils d’éducation parentale, devrais-je dire.

Rendre visible : un choix qui dérange

La critique la plus fréquente, toutefois, était une variante de celle-ci : « Je n’ai aucun problème que votre enfant soit fille, garçon ou Pikachu, mais pourquoi le crier sur tous les toits? »

Argument commode qui fait abstraction du fait que tous les nouveaux parents, ou presque, s’empressent de nous apprendre le sexe de leur nouveau-né sur les médias sociaux, dans des faire-part, des avis de naissance! Quand leur reproche-t-on de le crier sur tous les toits? Plus j’y réfléchissais et plus je me disais que le problème n’est pas de rendre public en soi, mais de rendre visible ce qui dérange.

Le personnel est aussi politique

Depuis la fin des années soixante, les féministes insistent pour rappeler que ce qui est du domaine privé est aussi du domaine politique. Elle n’est pas si loin, l’époque où les abus et violences domestiques étaient tolérés, ignorés, par l’État et l’Église, parce que relevant de la sphère privée!

Une transition de genre, un coming out, a des dimensions intimes et familiales, bien sûr, mais également sociales et politiques. Éclairer l’intime, faire le récit d’une transition toute personnelle, relève aussi pour nous de l’engagement citoyen, social, culturel, politique et féministe.

Mais surtout, les conséquences de ne pas l’annoncer publiquement nous semblaient trop lourdes à porter. Cela aurait impliqué pour notre fils de devoir refaire un nouveau coming out chaque fois qu’il croiserait un voisin ou une connaissance à l’épicerie ou au bureau de poste. De faire son entrée au secondaire sous une identité, alors qu’une poignée de camarades le connaissait déjà sous un autre prénom et un autre genre. De laisser la rumeur parler pour lui, plutôt que d’amener sa parole au monde. Nous avons préféré l’accompagner dans cette mise au monde et agir, autant que possible, comme paratonnerres.

On sait que les tentatives de suicide sont jusqu’à vingt fois plus élevées chez les personnes transgenres que chez les personnes cisgenres1. Ce qu’on oublie trop souvent de dire, et qui est pourtant démontré par les études, c’est que ce sont la discrimination sociale et le manque de soutien familial qui mènent à la détresse, et non le fait d’être transgenre2. En d’autres mots, c’est le tissu social, et non pas un « conflit interne », qui rend les personnes trans plus vulnérables.

Une trajectoire singulière

Ce tissu social, nous en sommes coresponsables. Nous croyions que c’est en prenant parole que nous serions le mieux à même d’afficher notre fierté et notre soutien pour notre fils, tout en adoucissant le plus possible les contours du monde et de la communauté dans lesquels il vit.

C’est la trajectoire singulière que nous avons suivie. Ni meilleure ni pire qu’une autre. C’est la nôtre. Parce que nous sommes cette famille-là. Parce que, comme la presque totalité des parents – même ceux qui nous ont jugés et insultés sur la place publique – nous cherchons à offrir le meilleur à notre enfant.

1. Dont le genre et le sexe sont les mêmes; qui ne sont pas transsexuelles (Association canadienne des professionnels en santé des personnes transsexuelles).

2. « Removing transgender identity from the classification of mental disorders : a Mexican field study for ICD-11 », The Lancet Psychiatry, vol. 3, no 9, p. 850 à 859, juillet 2016, http://dx.doi.org/10.1016/S2215-0366(16)30165-1. 

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