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Vol XXII No 6, Agriculture et autres jardins

Conscience de soi et squelettes dans le placard

Conscience de soi et squelettes dans le placard

22 mars 2016 par 

Rien n’est jamais acquis à l’homme ni sa force,

ni sa faiblesse […]

— Louis Aragon

 Pour recevoir la visite, on fait le ménage, on cuisine, on se montre sous son meilleur jour. Si les invités sont étrangers, on s’évertuera à montrer qu’on est « ben accueillants », « différents » (pas canadiens, pas français, pas américains) et si « créatifs » (tellement de créateurs ici). On sera un peu déçu s’ils ne connaissent que Céline Dion. Mais bon.

Lorsqu’il s’agit d’accueillir l’autre pour qu’il s’installe, on s’attend à ce qu’il s’intègre à la société québécoise en acquiesçant à ses valeurs. Mais quelles sont ces valeurs? Le français comme langue commune, la laïcité, l’égalité homme-femme?

On peut se scandaliser que 60 % des immigrants refusent de suivre des cours de français. On devrait plutôt être choqués que des immigrants parlant français ne puissent trouver d’emploi parce qu’ils ne parlent pas anglais. Les réfugiés syriens, notamment, ne souhaitent que subvenir aux besoins de leur famille; si la langue de travail est le français, ils parleront français, s’ils doivent travailler en anglais, ils parleront anglais. La question ne se pose pas en région, mais le problème est réel.

Comment se fait-il que la langue de travail ne soit pas nécessairement le français au Québec? Ce n’est pas qu’une simple question de loi, il y a notre lien affectuel à la langue qui semble avoir changé. Lorsque Philippe Couillard ne s’est adressé qu’en anglais aux Islandais, il s’est justifié en disant que tout le monde sait qu’au Québec on parle français. Est-ce l’illustration d’une nouvelle attitude qui consiste à penser que l’usage du français étant supposé acquis, dès lors, on n’a pas à s’offusquer d’être servi en anglais à Montréal? Parler anglais man, c’est chill, la mondialisation c’est nice! Comment dit-on s’auto-pelure-de-bananiser en anglais?

Et la laïcité. Il y a ceux qui ont une réaction épidermique à la seule évocation du Québec catholique d’antan et, à l’autre bout du spectre, les Jean Tremblay. Laisser l’éducation, jusqu’en 1964, aux mains d’un clergé pétri de culture Ancien Régime — pour lequel un peuple ignorant était surtout un peuple docile —  a laissé de profondes empreintes. Confier ses enfants à des éducateurs trop souvent transformés par l’indigence sexuelle de la vocation religieuse en individus frustrés, voire en prédateurs, a engendré des blessures dont on commence à peine à guérir. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de remarquables pédagogues chez les ecclésiastiques, mais l’humiliation comme méthode pédagogique a fait des ravages.

Voyager m’a permis de constater qu’il y a peu d’endroits où existe une égalité des chances pour les femmes au même titre qu’ici. Certes, il y a encore du chemin à faire : un plafond de verre subsiste encore dans certains secteurs, la représentation politique pourrait être meilleure, il y a encore trop de violence conjugale, etc. Par ailleurs, un consensus social existe pour continuer dans la voie de l’égalité.

Comment expliquer alors que, malgré les avancées du féminisme, il suffit à des ados de changer le mot prostituée en escorte pour croire que le commerce du sexe permet une vie de princesse, avec argent, bijoux, vêtements, amour à la pelle? Quand une mère explique que sa fugueuse de fille, qui voulait devenir neurochirurgienne (!), a fait le calcul qu’elle ferait autant d’argent, sans avoir à étudier longtemps, en étant escorte (!!), c’est le symptôme d’un manque d’être sociétal. Par quelle brèche a donc pu s’infiltrer cette culture Kardashian de l’insignifiance?

J’ai parfois l’impression que notre existence commence avec la Révolution tranquille et que tout ce qui a précédé a été enfoui dans les limbes. Un immense placard pour enfouir une longue pauvreté. Ne reste plus dans l’imaginaire que la petite misère des Pays d’en haut.

On a tant de mal à s’entendre sur l’enseignement de l’histoire qu’il n’est pas surprenant que les jeunes se croient sans histoire. Pourtant. Fernand Dumont nous a enseigné qu’il ne saurait y avoir de conscience de soi sans conscience historique. Croire que l’on puisse aujourd’hui passer directement de l’individuel au « mondial » est un leurre. Pour accueillir l’autre — c’est un des grands défis du XXIe siècle —, il faut avoir soi-même une identité. Difficile quand notre conscience historique est dans le placard, juste à côté de la honte d’être soi de nos ancêtres, mais c’est une saprée belle occasion de faire du ménage.

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