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Vol XXII No 5, Printemps érable, 5 ans plus tard

L’infernal paradis du bien absol

L’infernal paradis du bien absol

26 janvier 2016 par 

Peut-être que ce qui s’est passé ne peut pas être compris et même ne doit pas être compris dans la mesure où comprendre c’est presque justifier. 

– Primo Levi

 

On ne peut expliquer les attentats de Paris. Ni Auschwitz, ni les génocides arméniens et rwandais, ni les viols de guerre. Au cœur des actes de barbarie qui accompagnent le goût immodéré du pouvoir, on aimerait voir la voracité de monstres étrangers : Néron, Caligula, Gengis Khan, Hitler, Staline, Mao, Pol Pot ou Khomeini.

Sous le voile de l’amnésie collective se cache une Histoire pavée de massacres et de bonnes intentions. On s’émeut des victimes récentes à Paris au risque d’oublier que les musulmans sont les premières victimes des djihadistes. Plus près de nous, longtemps ignoré, le génocide culturel des Premières Nations : le monstre est aussi dans notre cour.

Pour sa Révolution culturelle en 1966, Mao fit appel à la jeunesse, qui l’idolâtrait, l’exhortant d’éliminer les ennemis de la révolution prolétarienne parce qu’il fallait « détruire avant de construire ». Des millions de gardes rouges ont humilié, battu et même tué les ennemis désignés, pour le bien de la révolution.

Les jeunes qui s’engagent dans le djihad croient le faire au nom d’une grande cause. Or il n’y a pas de pire calamité que la certitude du bien. Le bien engendre le mal, comme le dit un texte taoïste. À un âge où l’on a soif d’idéal, où l’on rêve d’actes héroïques, à un moment de la vie où croire à plus grand que soi semble un palliatif au vide de l’existence, certains deviennent des proies faciles pour des agents de radicalisation.

Pour ma part, je crains les fascistes plus que les terroristes. Bardés de certitudes, ceux-là sont voraces. Un olibrius comme Donald le Trump ne me fait pas rire. La frilosité des Américains à accueillir des réfugiés me glace. En France, la montée du Front national a transformé le discours politique à droite comme à gauche : Sarkozy ne se gêne pas pour calquer le FN et Hollande a sauvé les meubles lors des régionales grâce à un discours guerrier. Il est à craindre que la popularité de Trump ait le même effet sur le discours politique américain. Je crains ceux qui attisent la peur.

On ne peut être heureux en ayant peur de son voisin. On ne peut être heureux sous la dictature de l’argent. À quoi bon en effet la croissance (des milliardaires) si le climat nous tue? Que ferons-nous des millions de réfugiés du climat? Les laisser crever froidement?

Ne pas avoir de certitudes est anxiogène. Très tôt, homo sapiens a compris que le chant, la danse, la peinture, le conte constituaient des antidotes à l’angoisse existentielle. Le plus grand que soi est la mémoire collective nous reliant à tout ce qui est vivant. Le culte de l’argent a rompu ce lien.

Ce qui me rend pessimiste, ce sont ces milliardaires du Web pour qui payer des impôts est une forme d’esclavage dont ils se libèrent grâce aux paradis fiscaux : saper l’État est l’expression de leur puissance. Et que penser des neuf milliards de dosettes vendues annuellement par Nespresso à des consommateurs qui préfèrent un café plus cher et plus polluant parce que les dosettes, c’est si propre? Sur la même planète, deux milliards d’humains n’ont aucune installation sanitaire. À pleurer.

Ce qui me désespère, c’est qu’on déprécie en éducation tout ce qui n’alimente pas la machine capitaliste.

Dans L’Archipel du Goulag, Soljenitsyne dit « sur la paille pourrie de la prison, j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les États, ni les classes, ni les partis, mais qu’elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité ».

Il faut donc éviter d’exciter la bête intérieure par des ruminations d’orgueil et de vanité, éviter la convoitise et la peur du manque. Pour nourrir la part belle de l’âme, moins de futiles divertissements et plus d’œuvres d’art, de musique, de poésie. Pas la sainteté, mais la santé! Pour freiner la course insensée du monde, peut-être suffirait-il, pour commencer, de s’arrêter et de respirer profondément.

Respirer, pour sentir du tréfonds de l’être la vie, pour retrouver la saveur du monde, cette précieuse vitalité que notre superflu est en train de tuer. Il n’y a pas d’autre vérité que la vie, d’autres raisons d’être heureux. Above us only sky…

(Pour des millions de gens, respirer est devenu un danger qui croît avec l’usage.)

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