Le sens de la critique

Démocratie étudiante

Le sens de la critique

4 juin 2015 par 

J’ai toujours été frappé de constater que tant de voix critiquent la démocratie étudiante et ses assemblées générales quand elles votent pour une grève, mais qu’aucune critique ne se fait entendre quand elles votent contre la grève. On l’a bien vu en 2012 et encore cette année. À croire que les assemblées qui votent pour se mettre en grève sont l’objet de toutes les ruses, intimidation et jeux d’influence, alors que les assemblées qui votent contre la grève seraient des lieux de respect mutuel, d’écoute attentive, d’harmonie. Curieux, non?

Deux poids, deux mesures

J’ai aussi toujours été étonné de constater que ceux qui critiquent les assemblées étudiantes ne se scandalisent pas face à l’Assemblée nationale, siège de la « démocratie » parlementaire, où priment pourtant ruses, intimidation et jeux d’influence. On reproche à des « anarcho-syndicalistes » de contrôler les assemblées étudiantes, mais que dire de notre parlement où le parti majoritaire peut imposer sa volonté pendant la durée de son règne et où les partis d’une opposition minoritaire n’ont aucun réel pouvoir? On s’offusque de l’intimidation dans les assemblées étudiantes, mais que dire de la discipline de parti qui oblige tous les députés à toujours parler et à voter comme le veut le chef, sous peine d’être exclu du parti? Et que dire de la pratique du bâillon, des lois « mammouths » qu’on approuve sans les lire, d’une période de questions où personne ne répond à aucune question, de l’absentéisme des députés et de l’absence de représentativité du gouvernement élu par seulement 25 % ou 30 % de l’électorat (sans compter les abstentions). C’est sans parler des recours aux lois spéciales, du financement des partis et de la corruption. Pourtant, les lois sont adoptées les unes après les autres sans que des voix s’élèvent pour critiquer le manque de démocratie au parlement.

Démocratie étudiante

Les assemblées étudiantes permettent pour leur part, en principe, à tout le monde de s’y exprimer librement. Il y a même dans certains cas des « gardiennes du senti » qui accompagnent la présidence (on peut lui envoyer en direct un message si on sent que l’ambiance se dégrade). J’ai aussi vu dans le passé le mouvement étudiant dépêcher des personnes expertes en animation pour présider des assemblées que l’on prévoyait tendues (elles ont parfois effectué des déplacements de plusieurs jours, bénévolement). Certes, avoir le pouvoir de décider collectivement par et pour soi-même prend du temps. Mais la liberté et l’égalité politiques nécessitent du temps. Rien de plus rapide, en effet, qu’un premier ministre qui impose à un pays entier sa volonté. C’est rapide, « efficace », mais ça n’a rien à voir avec la liberté et l’égalité politiques.

Pour avoir étudié de près les pratiques délibératives dans les mouvements sociaux, y compris l’altermondialisme et le mouvement étudiant, je confirme qu’elles ne sont pas parfaites. S’y jouent des rapports de pouvoir, des jeux de procédures et des dialogues de sourds. C’est dit. Mais on trouve dans ces mouvements sociaux, ainsi que dans le féminisme, les plus fines réflexions et les pratiques et procédures les plus intéressantes pour assurer le meilleur déroulement des délibérations. C’est sur cette démocratie directe, vivante, que les critiques déversent leur fiel, alors que notre système parlementaire est sclérosé et corrompu. Bref, ceux qui s’évertuent à critiquer la démocratie étudiante se contentent d’une absence de démocratie au parlement. On peut en conclure que critiquer la démocratie étudiante n’est qu’une excuse pour critiquer les grèves étudiantes.

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