dernier numéro

Spécial Carrousel international du film de Rimouski

« Ah ben câlisss! »

« Ah ben câlisss! »

23 mars 2015 par 

Pour cause de blasphème, un pareil titre aurait été inimaginable avant la Révolution tranquille. Cette expression peut aujourd’hui dire la surprise, comme la colère. Les « sacres » québécois sont devenus des marqueurs d’intensité : un criss de beau char, crisser, câlisser, son camp, être décrissé, décâlissé, etc. Le logiciel Antidote ne les reconnaît pas comme fautes, mais comme registre très familier. La France a mis un siècle à se laïciser, le Québec une décennie. Il faut dire qu’ici, jusqu’au milieu du XXe siècle, le pouvoir de l’Église ressemblait à celui qu’elle avait en France au Moyen Âge. Ce n’est pas un hasard si les expressions liturgiques contiennent encore, pour une certaine génération, la jubilation de s’être libérée d’un joug.

Ces mots me viennent aux lèvres lorsque je pense à ce que le gouvernement du Parti libéral est en train de faire au Québec. L’économiste Pierre Fortin, associé à une certaine droite, constate que le Québec est un « champion » (3e parmi les pays riches) en matière d’austérité. Ne niant pas l’importance d’assainir les finances publiques, Fortin s’inquiète toutefois de la vitesse à laquelle ce gouvernement procède puisque cette course aura pour effet, selon ses calculs, d’amputer le PIB de quatre milliards de dollars entre l’été 2015 et l’automne 2016. Or le gouvernement évoque le coût élevé du service de la dette pour justifier l’austérité, alors qu’il est moins lourd qu’au milieu des années 1990 (4,8 % du PIB en 1994 contre 2,9 % l’an dernier). Si je comprends bien, advenant qu’il accorde des baisses d’impôt pour gagner les prochaines élections, le gouvernement augmentera le poids de la dette. Sans compter une possible récession. Ah ben…

Ça va faire mal aux régions. Fermeture des CLD, abolition des CRÉ, centralisation de la gestion de la santé, compressions dans les cégeps, les universités, etc. Pertes d’emplois, pertes d’expertise, pertes de compétences, pertes de pouvoirs décisionnels. Une vraie peau de chagrin. Le développement régional n’intéresse guère sauf lorsqu’il s’agit de piller la forêt ou le sous-sol. Déménageons les parasites vers les villes, a dit le conseil du patronat. Pourquoi ne pas simplement fermer les régions? Plus besoin alors de l’acceptation sociale pour les projets des minières et des pétrolières.

Le gouvernement improvise, s’enfarge dans sa propre sémantique, avoue même avoir gonflé les chiffres du déficit des caisses de retraite pour justifier une loi spéciale. Sans vergogne. On nous bassine avec la raison économique, pourtant l’économie est au mieux une pseudoscience, au pire un masque pour des idéologies peu fréquentables. Et la plupart du temps un écran de fumée : le plan de match de Coiteux ne vise pas le développement du Québec, mais la transformation du rôle gouvernemental; celui de Couillard et de Barrette est de jouer pour gagner. Il nous faudra boire le calice jusqu’à la lie, ce gouvernement en a encore pour trois ans.

Si au moins on pouvait rêver d’un pays où le bien commun serait au cœur de la gouvernance, où les élus travailleraient ensemble comme ils l’ont fait pour le projet de loi « Mourir dans la dignité ». Mais je ne vois rien dans le paysage politique qu’une distance abyssale de la coupe aux lèvres.

En région, les uns vivent l’inquiétude, d’autres trouvent que la coupe est pleine. On peut se résigner, ou prendre la parole comme le poète en d’autres temps :

les coquerelles de parlement les patineurs de fantaisie les zigonneux d’élections les tarzans du salut public […] les baveux du million mal acquis les éjarrés de la vente au plus offrant les peddlers du fédéralisme enculatif les fafineux de la trahison à crédit […] de tous ces trous-de-cul on a notre maudit tabarnaque de cinciboires de cincrèmes de jériboires d’hosties toastées de sacraments d’étoles de crucifix de calvaires de couleuré d’ardent voyage.1

Certes, cela ne change pas le monde, mais on a, on a encore, le droit de le dire. Et le droit d’espérer la coupe au lieu du calice.

  1. Extrait du poème « Énumération » de Gérald Godin que l’on peut entendre intégralement au www.youtube.com/watch?v=NBmRCPfV7lk.
Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe