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VOL XXIII No.6 Agriculture de proximité: un engagement social

Silence, on coupe!

Silence, on coupe!

17 janvier 2015 par 

La chain saw à bout de bras sans même apprécier l’arbre, les bûcherons avancent comme une marée de zombies pénétrant une forêt vierge à dépuceler, aucune essence, qu’elle soit noble ou simple sapinage, aulne ou vulgaire épinette noire, aucune branche, aucun rejeton n’est épargné, les dents des scies lacèrent l’écorce d’un large trait dégoulinant du rouge de l’huile à chaîne – il faut que ça saigne –, les lames grugent le tendre liber, pénètrent l’aubier, attaquent successivement et en un instant les cernes concentriques qui témoignent chacun d’une année d’existence, cinq ans, dix ans, vingt ans pour se constituer en une entité forte, capable de résister au vent et à la tourmente, et voilà que ces malfrats de la coupe à blanc détruisent en un tour de main cette charpente, cette structure organique qui a mis tant de temps à se faire, qui puisait à même les ressources du terroir, qui apportait un peu d’oxygène à un environnement humain qui en a tant besoin, qui étendait ses ramures sur un vaste territoire et distribuait ses bienfaits à tout un chacun, voilà que ces ultramontains de la pensée néolibérale peuvent enfin exercer leurs pleins pouvoirs en toute liberté, forts d’un mandat de quatre ans, et ils ne s’en privent pas avec un diagnostic bidon posé en quelques semaines alors que l’armature du tissu social est d’une infinie complexité, son équilibre toujours précaire, son développement sensible aux moindres fluctuations du cours du brut ou de l’appétit plus ou moins vorace des planqués de tout acabit dont il faut justement mettre le pauvre monde à l’abri, voilà qu’avec la bénédiction du Grand Charcutier en chef, les Trois grands visionnaires (TGV) recrutés dans les officines comptables peuvent revêtir leur manteau d’inquisiteur et s’engager dans une opération de sape sans précédent, sans discernement et sans aucune étude d’impact, remède de cheval pire que la maladie et dont les conséquences létales achèvent pourtant d’égorger une Europe déjà exsangue soumise à la même thérapie de choc depuis des années, comme si le Québec en entier était un grand corps affreusement malade et que les éminents médecins qui nous gouvernent avaient décidé de vider leur besace d’esculapes en entier et d’utiliser d’un seul coup la panoplie complète des méthodes d’éradication du mal élaborées au cours de l’histoire, c’est ainsi que nous avons droit à la saignée, à l’amputation, à la chimio et à la radio en même temps, et tant pis si le pauvre bougre ne se relève pas du billard, il est plus facile de disposer d’un cadavre que d’un être vivant, et non, malheureusement, nous ne pouvons prescrire de la morphine, c’est trop cher, alors prenez votre mal en patience et en souffrance, ce qu’ont notamment dû faire en famille pendant le temps des fêtes Gérald, Louisette, Julie, Marie-Hélène, Suzette, Anne, Chantale, Claudie, Laurent, Véronique, Daniel, Jean-François, Anne, Annie, Luc, Marie-Pier, Françoise, Nathalie, Denis, Isabelle, Emma, toutes et tous voués au développement de la région, toutes et tous ex-employés de la défunte Conférence régionale des éluEs du Bas-Saint-Laurent, le E étant d’une importance capitale car ce sont majoritairement des femmes qui sont touchées, puisque ce sont le plus souvent elles qui écopent lorsqu’il y a coupes et restrictions budgétaires ou que des mains baladeuses, voire menaçantes, se pointent le bout du doigt, et comment auriez-vous réagi, M. Couillard, si une multinationale avait ainsi annoncé à quelques semaines de Noël, et sans une période de préavis décente, vingt-cinq mises à pied dans une entreprise de Rimouski? J’espère que vous aurez au moins l’honnêteté intellectuelle de soustraire ce nombre des 250 000 emplois que vous nous aviez promis lors des dernières élections et que votre gouvernance éclairée doit susciter au cours des cinq prochaines années, et j’espère aussi que vos bonnes manières vous enjoindront d’indiquer à votre ministre responsable de la région du Bas-Saint-Laurent qu’il est de bonne mise d’assister aux funérailles, bien que ce soit naturellement plus gênant lorsqu’on fait soi-même partie des « ceuses » qui actionnent la guillotine.

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