Le Semeur : cultiver la poésie

Le Semeur : cultiver la poésie

15 mai 2014 par 

Patrice Fortier s’intéresse plus au processus de sélection du passé qu’aux semences anciennes. Il tente de retrouver ce savoir-faire cher à nos ancêtres. Photo : Patrick Bélanger

La pensée sauvage, le haricot Saint-Sacrement, la mauve crépue, voilà quelques-unes des plantes en vedette dans Le Semeur, film sensible qui offre un portrait étonnant de l’artiste et semencier Patrice Fortier, créateur de La société des plantes, dans le Kamouraska.

Julie Perron, productrice et réalisatrice, s’est laissée inspirer par ce personnage original. Artiste accompli, Patrice Fortier produit et vend une grande variété de semences biologiques de légumes anciens adaptés au climat d’ici, des « semences anciennes du futur », comme se plaisent à les appeler les semenciers artisanaux.

En fait, Patrice Fortier s’intéresse plus au processus de sélection du passé qu’aux semences anciennes. Il tente de retrouver ce savoir-faire cher à nos ancêtres : « Autrefois, on sélectionnait les semences des plantes pour leur goût, leur tendreté et leur beauté. On leur donnait des noms poétiques. C’est ça qui m’intéresse. » Sa démarche s’éloigne foncièrement de celui du semencier conventionnel qui cherche la régularité et l’uniformité, tant dans le processus de maturation que dans l’apparence des légumes. Ses critères sont tout autres, comme sa manière.

À La société des plantes, conserver des semences ne signifie pas uniquement protéger une génétique « alimentaire », il s’agit de permettre aux histoires, par exemple aux nombreuses légendes autour des haricots, de survivre. Ainsi, Le Semeur nous convie à une rencontre avec une aînée du Kamouraska, une des rares à avoir conservé des semences originales. C’est d’ailleurs grâce à ses haricots, transmis d’une génération à l’autre, que Patrice a démarré son entreprise.

Art et culture

Ce qui séduit chez l’artiste semencier, c’est l’équilibre entre art et culture qui émerge à travers des jardins où se côtoient parcelles libres et « régimentées ». Certes, les plantes sont des maîtresses exigeantes (13 heures par jour, 7 jours par semaine, même en hiver, où le grainetier participe aux fêtes des semences, archive, classe, étiquette, met en marché), pourtant la poésie est partout : dans les noms que reçoivent les plantes, dans les portraits que les carottes blanches à collet vert inspirent à Patrice Fortier, dans l’angélique, objet de sculpture. Julie Perron parle d’une véritable collaboration : le tournage a été l’occasion pour Patrice de réaliser des projets artistiques en attente et la poésie de Patrice a orienté Julie dans des directions inespérées, qui ponctuent le film de scènes surprenantes.

Dans un esprit de sauvegarde de la biodiversité végétale, Patrice Fortier nourrit de nombreux projets. Mentionnons entre autres son travail d’adaptation de la courge iroquoise, même s’il n’est pas abordé dans le documentaire. Très résistante à la sécheresse, la courge iroquoise est peu adaptée au goût du jour. La Hongroise, elle, a un goût exceptionnel, mais côté reproduction, elle manque de vigueur. La solution : les croiser pour obtenir à la fois la résistance de l’Iroquoise, et la couleur et le goût de la Hongroise. Résultat : une nouvelle variété de courge, un blogue pour documenter l’expérience et un projet artistique de scarification de courges. Cette initiative est financée par USC Canada qui soutient des programmes humanitaires liés à la sécurité alimentaire. Comme le Canada, aussi, est démuni au chapitre de la sécurité semencière, ce travail de moine est indispensable.

L’approche de Julie Perron et celle de Patrice Fortier prennent tout leur sens dans un contexte où le projet de loi C-18, dont plusieurs s’inquiètent, viserait à limiter les droits des producteurs plutôt qu’à les protéger. Si on n’aborde jamais de front cette question dans Le Semeur, on comprend que tout dans le travail du semencier artisanal est un engagement pour la conservation de la biodiversité des semences.

Julie Perron, inspirée par ce personnage peu ordinaire, livre un film au rythme juste, tout en saison, qui dévoile le travail et la poésie de l’homme.

Le semencier du Kamouraska observe avec tant de fascination ses « créatures » se métamorphoser qu’il finit par en être lui-même quelque peu transformé. À la fin, on se demande : est-ce le semencier qui a créé La société des plantes ou La société des plantes qui a fait naître un jardinier tout à fait exceptionnel?

Le Semeur sera présenté au cinéma Paraloeil de Rimouski le mercredi 28 mai à 19 h 30.

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