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Le Mouton Noir
 
Espace blanc 5

La pelle, ou les résistants du réel

9 mars 2012 – par Jean-Philippe Roy
Les artistes d'EB5 Joseph Kieffer, Sylvain Cabot, Anne-Marie Ouellet, Robin Servant, Christopher Varady-Szabo, Maxime Bisson et Collin Zipp, accompagnés de Marie-Hélène Leblanc (commissaire) et de Dominique Lapointe (Caravansérail). - Photo : Martin Côté

Les artistes d'EB5 Joseph Kieffer, Sylvain Cabot, Anne-Marie Ouellet, Robin Servant, Christopher Varady-Szabo, Maxime Bisson et Collin Zipp, accompagnés de Marie-Hélène Leblanc (commissaire) et de Dominique Lapointe (Caravansérail). - Photo : Martin Côté

La pelle rouge qui figure en tête des communiqués de la cinquième édition d’Espace blanc a moins comme fonction de charrier de la neige que de creuser une tranchée, nourrir de charbon la chaudière d’une locomotive ou simplement faire du vacarme. On peut néanmoins l’utiliser pour casser de la glace comme on chercherait à rompre définitivement le cours de l’hiver. C’est une pelle ronde, un outil utilisé a priori pour creuser la terre. Le seul disponible dans le garage, peut-être, pour qui est surpris par l’hiver, ou pour qui voudrait en découdre avec une situation embarrassante. Quoi encore : repousser un voisin désobligeant, creuser un tunnel jusqu’à la banque, enfoncer une porte. C’est une « pelle de résistant », m’a-t-on dit à Caravansérail.

Depuis ses tout débuts, le centre d’artistes Caravansérail s’est donné comme objectif de faire vivre l’art contemporain aux gens de la région par la mise sur pied de différents événements artistiques présentés dans l’espace public. Quelles que soient la formule de ces événements et leur réception par la population, la démarche du centre semble toujours avoir été alimentée par une conviction profonde : l’art participe au tissu social d’une communauté en créant autour des œuvres présentées des lieux d’échange qui favorisent le dialogue et contribuent à rapprocher les individus. L’art participerait donc à la création de l’espace public, c’est-à-dire d’un espace intersubjectif, un lieu ouvert et mis en partage entre les sujets d’une communauté, aussi immatériel ou éphémère puisse-t-il être. Ainsi de la biennale Espace blanc, rare événement artistique du genre au Canada, qui utilise frontalement la froide saison à la fois comme véhicule, sujet et support des œuvres présentées.

Conçue à l’origine en relation étroite avec le village de la pêche blanche de Rimouski, la première édition utilisait la cabane du pêcheur d’éperlans comme un paradigme à revisiter. Si l’angle d’approche était d’abord plutôt sculptural, la formule a évolué progressivement jusqu’à intégrer plusieurs disciplines au fil des éditions, déplaçant simultanément le foyer de ses activités de la banquise à toute la ville de Rimouski. Une manière, certes, de ne pas voir l’événement partir avec la banquise quand la saison se fait trop douce, mais aussi et surtout d’aller à la rencontre de l’autre, d’adhérer profondément à sa réalité et d’y trouver prise.

Avec la résistance comme thème principal, la cinquième édition d’Espace blanc prend assurément la voie de la multidisciplinarité en présentant le travail de sept artistes et d’un collectif issus de différents horizons. Maxime Bisson (performance, installation), Sylvain Cabot (bande dessinée), Joseph Kieffer (sculpture), Anne-Marie Ouellet (intervention et installation), Robin Servant (installation sonore), Christopher Varady-Szabo (sculpture) et Collin Zipp (installation vidéo) sont au nombre des artistes à avoir été invités en résidence de création. Les œuvres qui résultent de leur séjour, auxquelles s’ajoute le « décor sonore pour patinoire » du collectif Klondike (art audio), sont actuellement présentées un peu partout à Rimouski, du 11 février au 12 mars prochain. La banquise, la salle d’exposition de Caravansérail, le parc Beauséjour, le centre commercial Carrefour Rimouski et la rue Saint-Germain sont quelques-uns des sites de diffusion ciblés par Espace blanc, sans compter les multiples interventions artistiques effectuées momentanément dans la ville et les débordements bédéesques qui suivront. Fidèle à son implication communautaire, Caravansérail tente également de rejoindre différents publics en greffant à sa programmation centrale des activités satellites : table ronde, concours de photographie, rencontres avec les élèves du secondaire et du collégial, etc.

Les artistes de l’actuelle édition ont été réunis par Marie-Hélène Leblanc, commissaire invitée par l’équipe de Caravansérail, qui propose d’articuler et de raisonner les œuvres présentées autour de la notion de résistance. On ne peut occulter l’expérience personnelle de la commissaire pour qui la résistance est particulièrement signifiante, elle qui connaît bien les régions pour y être impliquée depuis plusieurs années (au Saguenay, en Outaouais) à titre d’artiste, de travailleuse culturelle et d’enseignante. Dans le contexte d’Espace blanc 5, Leblanc propose que la façon dont l’art s’accapare le territoire relève d’un acte de résistance qui permet de le re-contextualiser, de le voir autrement. « Qu’elle soit idéologique, sémantique, voire simplement climatique [...] la résistance implique une action et une force, elle ne se fait pas seule, mais en réaction à un élément externe qui suscite une opposition, une prise de position. » De fait, l’artiste et le regardeur qui échangent leur vision réciproque de la réalité par l’intercession de l’œuvre d’art prennent nécessairement position l’un face à l’autre. Soit, mais l’œuvre d’art se pose aussi en interface entre les deux sujets – l’un créateur, l’autre regardeur –, les isolant et les unissant à la fois comme les protagonistes d’une aventure intérieure qui achoppe chaque fois sur son implacable unicité. L’œuvre étant toujours un peu à côté des intentions de l’artiste et des attentes du regardeur, elle opère nécessairement chez l’un et l’autre un déplacement de la pensée, un bouleversement des idées préétablies. C’est peut-être là le sens premier de cette résistance inhérente à l’art, sa capacité à déjouer ce que nous savons du réel pour nous amener un peu plus dans son ombre.

Et il fallait les voir ceux qui avaient ce jour-là décidé de prendre l’autobus jaune de la résistance, l’âme fuselée comme la pointe d’une pelle ronde, déterminés à voir naître des signes dans l’espace de l’hiver. Il fallait les voir, lors du lancement de cette cinquième édition, les résistants du réel, décidés à voir s’embraser les volcans sacrés de Varady-Szabo, à regarder tourner les girouettes mythologiques de Kieffer ou solidaires de la panne momentanée du ski-doo sonore de Servant. Il fallait les voir, les trois femmes batailleuses qui constituent l’équipe de Caravansérail, confiantes de leur victoire sur le climat, de remporter la lutte acharnée du financement et de la gestion quotidienne d’un organisme culturel en région. Victoire bien méritée puisque jamais auparavant l’événement aura eu une si forte reconnaissance du milieu rimouskois, en témoignent les nombreux partenaires et commandites qui l’ont soutenu. Car l’acte suprême de résistance, c’est de permettre que l’hiver se charge à nouveau de sens, qu’un banc de neige devienne sculpture ou mouvements vidéographiques, qu’un pas dans la neige devienne une performance ou un rythme, qu’une parole échangée se transfigure en girouette ou en phylactère.

La cinquième édition d’Espace blanc est présentée jusqu’au 12 mars dans différents lieux publics de Rimouski : www.espaceblanc.org.

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