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Le Mouton Noir
 
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Slavoj Žižek s’adresse au mouvement Occupy Wall Street

Verbatim | Traduction par René Lemieux
8 janvier 2012 – par Slavoj Žižek et René Lemieux

Ce discours a été prononcé au Parc Zuccotti (New York) le 9 octobre 2011. La version anglaise a été transcrite par Sarahana pour le magazine Impose. La version française a été traduite par René Lemieux.

Ils disent que nous sommes tous des perdants, mais les vrais perdants sont là-bas à Wall Street. Ils ont été rescapés de la crise à coup de millions de notre argent. Ils nous disent socialistes, mais ici, il y a toujours eu un socialisme pour les riches. Ils disent que nous ne respectons pas la propriété privée, mais lors de la crise financière de 2008, plus de propriété privée gagnée par le travail ont été détruite que si nous nous mettions à tout détruire, jours et nuits, pendant des semaines. Ils vous disent que nous sommes des rêveurs. Les vrais rêveurs sont ceux qui croient que les choses peuvent continuer à aller comme ils vont indéfiniment. Nous ne sommes pas des rêveurs. Nous sommes les éveillés d’un rêve qui est en train de tourner au cauchemar.

Slavoj Žižek s’adressant au mouvement Occupy Wall Street

Crédit photo © Sarahana

Nous ne détruisons rien. Nous sommes seulement témoin de ce système qui se détruit lui-même. Nous connaissons tous cette scène de bande dessinée : le chat arrive à un précipice et continue à marcher, ignorant le fait qu’il n’y a rien sous ses pieds. Mais dès qu’il regarde vers le bas et se rend compte du vide, il tombe. C’est ce que nous sommes en train de faire ici. Nous disons aux gens de Wall Street : « Regardez donc sous vos pieds! »

À la mi-avril 2011, le gouvernement chinois a interdit, sur les chaînes de télévision et dans la littérature, toute histoire qui contiendrait une réalité alternative ou un voyage dans le temps. C’est un bon signe pour la Chine. Ces gens rêvent encore à des alternatives, un fait qui nécessite une interdiction. Ici, nous n’avons pas besoin d’interdiction parce que le système dominant a réussis jusqu’à réprimer notre aptitude au rêve. Regardez les films que nous voyons tout le temps. C’est facile d’imaginer la fin du monde : un astéroïde qui détruit toute vie, etc. Mais nous sommes incapables d’imaginer la fin du capitalisme.

Alors que faisons-nous ici? Laissez-moi vous conter une vieille blague extraordinaire de l’époque communiste. C’est une fois un gars de l’Allemagne de l’Est envoyé au bagne en Sibérie. Il savait que son courrier serait lu par les censeurs, alors, avant son départ, il a dit à ses amis : « Établissons un code. Si vous recevez une lettre de moi écrite à l’encre bleu, ce que j’y ai écrit est vrai. Si elle est écrite à l’encre rouge, c’est faux. » Après un mois, ses amis reçoivent la première lettre. Tout est en bleu. Ils y lisent : « Tout est merveilleux ici. Les magasins sont remplis de bonnes nourritures. Les cinémas projettent de bons films de l’Ouest. Les appartements sont grands et luxurieux. La seule chose que vous ne pouvez pas acheter est de l’encre rouge. » Voilà comment nous vivons. Nous avons tous la liberté que nous voulons. Mais ce qui nous manque, c’est l’encre rouge : le langage pour articuler notre non-liberté. Le langage qu’on nous a enseignée pour parler de notre liberté – guerre contre le terrorisme, etc. – falsifie la liberté. C’est ce qui se passe ici. Vous êtes en train de nous donner de l’encre rouge.

Il y a un danger. Ne tombez pas amoureux de vous-mêmes. Nous avons du bon temps ici, mais souvenez-vous que les carnavals, ça ne coûte pas cher, mais ça ne dure pas non plus. Ce qui compte, c’est le jour d’après, quand nous aurons à revenir à l’ordinaire. Y aura-t-il eu alors un changement? Je ne veux pas que vous vous souveniez de ces jours, vous savez, comme « Oh, nous étions jeunes et c’était beau. » Souvenez-vous le message de base : « On ne nous permet pas de penser à des alternatives. » Si le tabou est brisé, cela signifie que nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes possibles. Nous savons ce que nous ne voulons pas. Mais que voulons-nous? Quelle organisation sociale pourra remplacer le capitalisme? Quel genre de nouveau leader nous voulons?

Souvenez-vous : le problème, ce n’est pas la corruption ou l’avidité. Le problème, c’est le système. C’est lui qui vous force à être corrompu. Prenez garde non seulement des ennemis, mais aussi des faux amis qui sont déjà en train de s’attaquer au mouvement. De la même manière que vous buvez votre café sans caféine, votre bière sans alcool, et mangez votre crème glacée sans gras, ils essaieront de transformer ce qui se passe en manifestation morale et inoffensive : une manifestation décaféinée. Mais la raison pour laquelle nous sommes ici c’est que nous en avons assez de ce monde où recycler une canette de Coke, donner une couple de dollars pour une bonne cause ou payer un cappuccino de Starbucks qui donnera 1% de ses recettes aux enfants pauvres du tiers-monde est suffisant pour qu’on se sente bien. Après la sous-traitance du travail et de la torture, après les agences matrimoniales sous-traitant notre vie amoureuse, nous voyons maintenant notre vie citoyenne se faire sous-traiter. Nous voulons la reprendre.

Nous ne sommes pas communistes si par communisme on se réfère au système qui s’est effondré en 1990. Souvenez-vous qu’aujourd’hui, ces communistes sont les capitalistes les plus efficaces et les plus impitoyables. En Chine aujourd’hui, il y a un capitalisme qui est bien plus dynamique que le capitalisme américain, mais n’a pas besoin de la démocratie. Ce qui veut dire que quand vous critiquez le capitalisme, ne les laissez pas vous faire du chantage en disant que vous êtes contre la démocratie. Le mariage entre la démocratie et le capitalisme est terminé. Le changement est possible.

Que percevons-nous aujourd’hui comme possible? Suivez seulement les médias. D’un côté de la technologie ou de la sexualité, tout semble possible. Vous pouvez voyager sur la lune, vous pouvez devenir immortel grâce à la biogénétique, vous pouvez avoir des rapports sexuels avec des animaux, peu importe, mais regardez du côté de la société et de l’économie. Là, tout est considéré comme impossible. Vous voulez augmenter les impôts des riches, même juste un peu, ils vous répondent que c’est impossible : nous perdrons notre compétitivité. Vous voulez plus de fonds pour les soins de santé, ils vous disent : « Impossible, ce serait du totalitarisme. » Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce monde, on vous promet l’immortalité, mais on ne peut pas dépenser plus d’argent pour les soins de santé. Peut-être devrions-nous commencer à penser aux vraies priorités. Nous ne voulons pas un niveau de vie plus élevé. Nous voulons un meilleur niveau de vie. Le seul sens pour lequel on peut nous dire communistes c’est que nous nous soucions du bien commun. Le bien commun de la nature. Le bien commun privatisé par la propriété intellectuelle. Le bien commun du génome humain. Pour ça, et seulement pour ça, nous devons continuer le combat.

Le communisme a complètement échoué, mais les problèmes du bien commun sont encore là. Ils disent que vous n’êtes pas américains. Mais on doit leur rappeler quelque chose, aux fondamentalistes conservateurs qui prétendent qu’ils sont les vrais Américains : Qu’est-ce que le christianisme? C’est l’esprit sain. Qu’est-ce que l’esprit sain? C’est la communauté égalitaire des croyants qui sont reliés par l’amour du prochain, et qui possèdent leur liberté et leur responsabilité pour agir en conséquence. En ce sens, l’esprit sain est ici, maintenant. Et là-bas à Wall Street, ce sont des païens qui portent un culte blasphématoire à des idoles. Tout ce que nous avons besoin, c’est de la patience. La seule chose qui m’effraie c’est qu’un jour chacun rentrera chez soi, et alors nous nous rencontrerons une fois par année, pour boire une bière, et se souvenir avec nostalgie « Quel bon temps nous avons eu ici. » Promettez-vous que ce ne sera pas le cas. Nous savons que les gens désirent souvent ce que qu’ils ne veulent pas vraiment. Ne soyez pas effrayés de vouloir vraiment ce que vous désirez.

Slavoj Žižek est un psychanalyste et un philosophe originaire de Ljubljana en Slovénie (ex-Yougoslavie), professeur et conférencier renommé aux États-Unis et en Europe.

Politologue de formation, René Lemieux est doctorant en sémiologie à l’Université du Québec à Montréal.