Powered by Max Banner Ads 
Le Mouton Noir
 
Exclusivité web

Qui, de toute cette histoire, pelletaient des nuages?

20 décembre 2011 – par René Lemieux

Étrange cette critique, plusieurs fois affirmée à l’encontre des participants aux divers mouvements d’occupation à travers le monde : « C’est du “pelletage de nuage”. » Critique facile, habituellement adressée à la gauche en général : tous des idéalistes, tous des rêvasseux, ou encore des « clochards incultes et mal informés ». Mais qu’est-ce donc que cet « idéalisme »? Question difficile qui a nourri longtemps – et qui nourrit toujours – la philosophie. Je ne prendrai pas de grands détours philosophiques pour aborder la question. Simplement, j’aimerais accrocher mon propos à celui de Slavoj Žižek, tenu au Parc Zuccotti devant les occupants le 9 octobre et traduit pour le Mouton noir : « Ils vous disent que nous sommes des rêveurs. Les vrais rêveurs sont ceux qui croient que les choses peuvent continuer à aller comme ils vont indéfiniment. Nous ne sommes pas des rêveurs. Nous sommes les éveillés d’un rêve qui est en train de tourner au cauchemar. »

Qu’est-ce que ce rêve dans lequel vivent, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces gens qui croient dans la financiarisation de l’économie mondiale. La « croyance » est justement la clef de ce nouveau « pelletage de nuage », il s’agira, rapidement, de l’esquisser.

La fin des mythes

Depuis les années 1980, que ce soit la gauche ou la droite, on nous rabat les oreilles avec cette idée : les grands mythes sont terminés. Du côté de la gauche, la supposée postmodernité aurait rendu caduque tout grand récit qui règlerait notre rapport au monde. De côté de la droite, l’avancée certaine du néo-libéralisme depuis trente ans et sa victoire universelle et homogène avec la chute du mur de Berlin et la fin des régimes socialistes en Europe de l’Est, on a vite annoncé la fin des idéaux (pas seulement socialistes) jusqu’à entendre Jean Chrétien affirmé sérieusement dans ses premiers mandats que le Parti libéral était le seul parti sans « idéologie ».

Quel est ce lieu « non-idéologique » que les mouvements d’occupation ont malmené? Quel est cet espace mental à partir duquel on peut juger de l’idéologie des autres? Philosophiquement, ce « lieu » à tout de l’hyper-idéologie. Slavoj Žižek le dira assez joliment dans un face-à-face avec Peter Sloterdijk, publié dans Le Monde : « Le physicien danois Niels Bohr (1885-1962), l’un des fondateurs de la mécanique quantique, a été visité par un ami dans sa datcha. Mais celui-ci hésitait à passer la porte de sa maison à cause d’un fer de cheval qui y était cloué – une superstition pour empêcher les mauvais esprits d’entrer. Et l’ami dit à Bohr : “Tu es un scientifique de premier rang, alors comment peux-tu croire à ses superstitions populaires? — Je n’y crois pas!, répondit Niels Bohr. — Mais pourquoi laisses-tu donc ce fer à cheval, alors”, insista l’ami. Et Niels Bohr eut cette très belle réponse: “Quelqu’un m’a dit que ça fonctionne, même si on n’y croit pas!” »

L’idéologie fonctionne le plus efficacement quant elle croit être libérée de l’idéologie. Une idée, c’est une mesure à partir de laquelle le réel et toutes les autres idées peuvent être évalués – et l’idéologie néolibérale qui prédomine actuellement est par excellence une mesure qui ne s’admet pas.

Un nouveau Dieu-capital

Vivons-nous vraiment sans mythe cosmologique qui régirait « réellement » notre monde? Prenons l’exemple de l’argent qu’on affuble rapidement de l’épithète « nouveau maître » ou « nouveau Dieu » de nos vies. « Rapidement », parce qu’on ne comprend pas en quoi ce jugement est littéral. Chez les chrétiens, on croit au Christ – double substance, divine et matériel. Le même schéma se réalise avec l’argent. Comme me l’avait un jour dit Dalie Giroux, l’argent possède un double aspect : une face matérielle et concrète (représentée par les animaux-marchandise de la trappe, le castor, le caribou, assurant sa fonction d’échange) et une face idéelle et abstraite (figurée par la souveraine, symbole d’autorité et garantie de l’union du matériel et de l’idéel par sa signature, dei gratia Regina) (pour les réflexions de Dalie Giroux sur l’argent, on pourra lire notamment sa dernière critique dans Le Devoir sur la question de la dette).

Aujourd’hui, l’économie n’a plus besoin du matériel qui assumait sa réalisation dans l’échange commercial, elle peut se contenter d’être abstraite, et ce, à partir du crédit. A-t-on pris la mesure de ce que signifie ce mot, de son utilisation dans nos conversations quotidiennes, comme dans l’expression « carte de crédit » (c’est-à-dire « carte de croyance », « carte de foi »)? C’est la croyance ou la foi dans le remboursement du montant avancé par la banque, et ce montant est lui-même une création ab nihilo de la banque sur cette promesse de remboursement que la signature de l’endetté confirme.

On estime que 90% de l’« argent » est simplement du vent, de la croyance ou de la foi dans le remboursement : l’argent que la banque vous prête n’est pas de l’argent que la banque possède, mais la spéculation sur votre valeur à rembourser cet argent dans les temps à venir. Il n’y a donc pas ici, dans ce système où chacun court après son avenir, un échange de biens comme la trappe pouvait être le commerce entre deux possesseurs biens (le troc : une peau contre un fusil…), ou même l’échange entre un bien essentiel et une marchandise à valeur d’usage nulle mais universelle (l’utilisation de l’argent). On est dans un système qui a poursuivi cette lancée abstraite vers un nouveau sommet : celui d’échanger des signatures et des promesses (ce qu’on pourrait appeler la financiarisation du monde avec le système boursier). Voilà, il me semble, le cœur de la critique des mouvements d’occupation à travers le monde.

Symptôme d’un nihilisme avancé et nouvelle religion d’État

Comme le disait Filippo Palumbo récemment, le monde a sombré dans un nihilisme tel que nous nous trouvons dans une disjonction psychologique entre le monde réel, nos actions sur ce monde, et nos soucis quotidiens. Car l’abstraction du système financier n’est pas sans conséquence sur des vies bien réelles. Palumbo reprenait notamment l’exemple, donné par Günther Anders, de ce pilote de bombardier de la Grande Guerre qui, pendant qu’il rasait des villages entiers, ne pouvait s’empêcher de penser à la facture de 175$ du réfrigérateur à payer : « Le pilote de bombardier dont parle Anders ne s’inquiète que pour les fantômes qui peuplent ses rêveries éveillées. C’est comme s’il vivait dans deux mondes en même temps. D’une part, le monde du rêve, qui lui tient lieu de monde réel : c’est le monde où il s’inquiète parce qu’il n’a pas encore réglé la facture du réfrigérateur. D’autre part, le monde réel, qui pour lui n’est qu’un rêve : c’est le monde où il peut anéantir sur-le-champ un village, sans ne rien ressentir par rapport à cela. »

Qui, de toute cette histoire, était dans le rêve, l’illusion, ou pour employer leurs mots, « pelletaient des nuages »? Il me semble que cela devrait maintenant être évident : c’est nous tous qui « croyons » au « crédit ». Contrairement à ce qu’on dit, la société n’est pas du tout « matérialiste » : elle est arrivée à un stade idéel tel que la spéculation sur notre valeur de remboursement futur prend la place de tout échange sur des produits et services. C’était peut-être ce que les « 99% » essayaient de nous dire. Nous l’auront-ils suffisamment dit? Ils nous l’ont peut-être plus montré que dit, en acte, plutôt qu’en idées. Et cette monstration pourrait se résumer à ceci, et je me permets de paraphraser Réal Caouette : à l’approche du précipice, les hommes et les femmes politiques – tous confondus, participant à la même logique systémique –, vont nous faire faire un grand pas en avant.

Politologue de formation, René Lemieux est doctorant en sémiologie à l’Université du Québec à Montréal.