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Vol XXII No 5, Printemps érable, 5 ans plus tard

Rue Mohammed-El-Sabh, Rimouski !

Rue Mohammed-El-Sabh, Rimouski !

11 novembre 2011 par 

La rue Mohammed-El-Sabh, du nom du célèbre océanographe, est parallèle au boulevard Arthur-Buies et perpendiculaire à la rue Louis-Bérubé et à l'avenue Léonidas, Rimouski

Si le hasard vous mène dans ce nouveau quartier au sud de l’UQAR1, vous constaterez que la toponymie y célèbre des universitaires. Face à l’entrée sud de l’université, perpendiculaire à la 2e rue, la rue Alcide-C.-Horth, un peu plus loin, la rue Pascal-Parent, en souvenir de deux anciens recteurs de l’UQAR. On y trouve également des rues aux noms d’universitaires célèbres au Québec, tels Fernand Dumont et Léon Dion. Mais une rue attisera peut-être votre curiosité, la rue Mohammed-El-Sabh.

Il semble que certains Rimouskois auraient quelque peu renâclé devant ce patronyme aux consonances par trop « exotiques ». Peut-être est-ce tout simplement parce qu’on ne sait pas qui est Mohammed El-Sabh.

Qui est donc Mohammed El-Sabh ? (1940-1999)

Né en Égypte, Mohammed El-Sabh a obtenu un doctorat en océanographie physique à l’Université McGill. En 1972, il est engagé comme professeur à l’UQAR avec pour mission d’y développer l’océanographie ; son engagement en enseignement et recherche a grandement contribué à la création en 1978 du Département d’océanographie. En 1986, il organise le Symposium international Périls et Catastrophes, attirant à Rimouski des chercheurs du Mexique, des États-Unis, de la France, du Japon, de l’Inde et de l’Afrique.

Tout au long de sa carrière, ses travaux lui ont valu une reconnaissance internationale et il a reçu plusieurs distinctions honorifiques importantes. Mohammed El-Sabh est donc un pionnier de l’océanographie à l’UQAR.

Si on l’avait écouté …

En 1991, lors d’un important congrès en Inde réunissant près de 6 000 scientifiques, le professeur de l’UQAR, spécialiste des tsunamis, avait affirmé qu’en se basant sur des modèles statistiques, on pouvait prévoir qu’un immense tsunami pourrait s’abattre dans la région de l’océan Indien vers 2007. Préoccupé par cette question, il avait alors préconisé la mise en place d’un système d’avertissement de tsunami dans cette région. Si les autorités politiques avaient pris au sérieux ce scientifique, des milliers de vies auraient pu être sauvées lors du terrible tsunami de 2007.

D’émouvantes funérailles à l’église du Bic

Mohammed El-Sabh est décédé en février 1999, l’année même de la création de l’Institut des sciences de la mer de Rimouski (ISMER), né de la fusion du département d’océanographie de l’UQAR et de l’INRS-Océanologie, un projet dont il s’était fait l’ardent défenseur. Il n’avait que 59 ans.

Tous ceux et celles qui ont assisté à ses funérailles, sa famille, ses collègues, ses étudiants et amis, se souviendront longtemps de la cérémonie dans la belle église du Bic. Et d’un moment en particulier. Lorsque l’officiant catholique a invité les frères de Mohammed, venus d’Égypte pour la circonstance, à s’avancer pour prier. Ces hommes vêtus de noir, porteurs du cercueil, ont marché dignement vers l’avant, puis ont commencé à prier avec ferveur, dans leur langue. On ne comprenait pas ces mots en arabe ; pourtant, dans le silence de l’assemblée de fidèles unis dans le deuil, le recueillement était palpable.

En écoutant monter la prière musulmane dans cette église catholique, aussi remplie qu’à une messe du dimanche d’antan, comment ne pas alors songer à tout le chemin parcouru au Québec depuis l’époque de notre propre intégrisme religieux. Cette période de notre histoire où toute fréquentation de non-catholiques – qu’ils soient juifs, protestants, athées ou musulmans – était plus que suspecte. L’époque où être divorcé vous valait l’opprobre de l’entourage, où une prière musulmane dans une église catholique eut été en quelque sorte un sacrilège.

Égyptien, Québécois, Rimouskois et Bicois, Mohammed El-Sabh, en ce jour funèbre, nous montrait que le Québec avait fait du chemin…

La toponymie comme mémoire

La toponymie peut être descriptive et s’inspirer du paysage, elle peut également servir de mémoire collective2. Celle de la Gaspésie, par exemple, une des plus anciennes de l’Amérique (blanche3), est la plus diversifiée du Québec : on y trouve notamment l’héritage mi’gmaq (Chic-choc, Gaspé, Paspédiac, Pabos), les paysages, les légendes, le régime français (Coin-du-Banc, Cannes-de-Roches, Cap-Chat, Cap-au-Renard, Cap-aux-Os, L’Anse-Pleureuse, L’Anse-au-Griffon, Gros-Morne, Rivière à la Martre, Manche d’Épée, etc.). C’était bien sûr avant que tous les saints du paradis ne débarquent dans le paysage québécois, des plus courants, tels Pierre, Jean, Jacques, au plus rare, tel ce saint Tarcisius, dont le petit catéchisme nous enseignait l’héroïsme. Y a-t-il un seul autre endroit au monde où l’on célèbre autant de canonisés papaux ? Quant à Chandler, Carleton, New Carlisle, New Richmond, ils nous rappellent le régime britannique.

Presque toutes les villes du Québec possèdent dorénavant un quartier arborant des noms de plantes, de fleurs ou d’oiseaux. Pratiques, pour baptiser rapidement les rues d’un nouveau secteur urbain, utilisés pour leurs connotations champêtres, ces noms ne sont cependant ni très originaux, ni très signifiants la plupart du temps, mais tout de même plus attrayants que la simple numérotation des rues.

Merci donc au comité de toponymie de Rimouski de s’occuper de notre mémoire collective !

Et lorsqu’on y pense : rue Mohammed-El-Sabh, Rimouski, voilà une adresse qui a du panache. À l’instar du personnage d’ailleurs !

1.     Bordé à l’est par l’horrible « Smart Center », ce centre d’achat conçu pour l’automobile !

2.     Jean-Marie Fallu, « La poésie du voyage » dans Continuité, n° 113, 2007, p. 37-39.

3.     Avant l’arrivée des Européens, le territoire gaspésien était habité depuis des milliers d’années.

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