Powered by Max Banner Ads 
Le Mouton Noir
 
Essai québécois

Déconstruire les mythes sur la hausse des droits de scolarité comme tâche intellectuelle

18 novembre 2011 – par René Lemieux

Éric Martin et Maxime Ouellet, Université Inc., Lux éditeur, 2011, 156 p.

On nous promettait une déconstruction de mythes concernant la hausse des frais de scolarité à l’université, quelque chose comme un manuel pratique d’autodéfense pour militants. Les lecteurs d’Université Inc., d’Éric Martin et Maxime Ouellet, risquent d’être déçus. Et c’est tant mieux. Si le livre se structure bien à partir de huit mythes devenus des préjugés courants contre l’idée d’une université sociale et ouverte à tous, c’est qu’ils servent de prétextes à penser au-delà du problème conjoncturel d’une hausse des frais par le gouvernement libéral de Jean Charest, et permettent ainsi aux deux auteurs, chercheurs à l’Institut de recherche et d’information socio-économiques (IRIS), de formuler une réflexion plus large sur les finalités de la société qu’on déciderait collectivement de se donner. De la soi-disant crise sur le sous-financement annoncée (mythe 1) aux investissements du privé comme pourvoyeur de la recherche n’affectant en rien l’indépendance de l’université (mythes 7 et 8), tour à tour, les 8 mythes serviront de base à la promotion d’une université « publique, indépendante et accessible ». Cette perspective offerte par les auteurs est nommément dirigée, sans s’en cacher, contre une élite politico-économique qui travaille le plus souvent qu’autrement pour une classe dirigeante : Lucien Bouchard et les « lucides », les économistes de l’IEDM et leurs relayeurs médiatiques.

Ce petit livre de belle facture est très bien documenté. On y trouvera de nombreuses références à des statistiques parfois effarantes, des articles de quotidien suintant d’idéologisme grossier et des travaux scientifiques qui ne laissent plus personne douter : ce sont la classe moyenne et les classes appauvries qui paieront encore une fois pour les riches et les puissants. C’est en définitive un travail sérieux de recherche qui ne manque pas, à l’occasion, d’un certain humour caustique et d’une verve polémique.

Le seul hic se trouve peut-être dans le lectorat espéré par les auteurs. Ils soutiennent que le livre est d’abord destiné aux étudiants, ensuite à leur famille et aux autres intervenants du milieu universitaire. Bref, à des gens pour la plupart déjà convaincu de l’inanité des politiques du Parti libéral. Ce problème est partiellement résolu avec l’ajout de quatre textes de personnalités publiques : Guy Rocher, Lise Payette, Omar Aktouf et Victor-Lévy Beaulieu. À prime abord, ces textes semblent servir de garant tutélaire à la recherche entreprise, mais à la lecture, on découvre que ce sont quatre voies de traverse pour penser la même question. Alors que Rocher propose de revoir l’université accessible comme un projet collectif, Aktouf nous démontrera comment l’État québécois peut aller chercher l’argent nécessaire pour régler pas mal de ses problèmes financiers en cessant de donner des cadeaux aux grandes entreprises et aux riches. VLB pour sa part fera un constat accablant de la situation de l’élite québécoise, « veule, suffisante et arrogante ». Je tiens en terminant à souligner le très beau texte de Lise Payette, très émouvant à plusieurs égards, qui nous parle de son expérience de femme issue d’une classe appauvrie et qui n’avait pas, à son époque, la chance de faire des études à cause de sa condition, et qui s’attriste de voir que les prochaines générations pourraient revivre ce qu’elle a vécu. Ce texte est particulièrement important, car à mon avis, il saura toucher ceux qui ne subiront pas immédiatement les contrecoups de cette réforme, mais auront quand même à vivre dans cette société où règne le chacun pour soi. Cette hausse n’est qu’un symptôme parmi d’autres d’une société prise dans une logique de marché, individualiste et orgueilleuse. À mon avis, c’était d’abord à ceux qui n’ont rien à voir avec la hausse qu’il fallait d’adresser, et si le message a pu ne pas être entièrement clair, le texte de Payette y répond : « En éducation, comme dans bien d’autres dossiers, les changements que [nos dirigeants] proposent nous font reculer au lieu d’avancer. Les jeunes en paient le prix, mais c’est toute la société qui s’appauvrit. »

Pour se donner un avant-goût de la déconstruction des mythes proposée dans l’ouvrage, on peut aller regarder de courts clips sur chacun des mythes en ligne.