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Le Mouton Noir
 

La nouvelle foresterie : voir nos forêts autrement

16 décembre 2010 – par Bruno Jean

Un attribut mal compris de la ruralité québécoise concerne la forte présence de terres publiques encore sous couvert forestier. Avec 761 000 km2 en forêt, c’est environ 75 % du territoire qui est occupé par la forêt. Dans la partie habitée au sud du Québec, de nombreuses parcelles forestières, souvent privées, sont plus productives et mieux situées pour approvisionner les usines de transformation. Avec un tiers des collectivités locales qui sont dépendantes de la forêt, cette ruralité se présente comme une forêt habitée.

L’économie forestière vit selon les aléas de la demande mondiale. La mécanisation du travail en forêt comme dans les usines a considérablement réduit l’emploi dans cette industrie encore à haute intensité de main d’œuvre il n’y a pas si longtemps. De nombreuses crises forestières ont jalonné l’histoire du Québec et c’est vers une meilleure valorisation des produits forestiers, pour mieux capturer les valeurs ajoutées, que devrait se tourner cette industrie.

La préservation de la forêt boréale, que plusieurs groupes écologistes considèrent exploitée au-delà de sa capacité de régénération, est une grande préoccupation environnementale. La reconnaissance de la multifonctionnalité de cette forêt, avec la nécessité d’en protéger la biodiversité, est de plus en plus acquise et une foresterie plus durable, par un aménagement forestier approprié,  est certainement un projet de société largement partagé par les citoyens comme par les décideurs publics.

C’est la matière ligneuse qui a d’abord intéressé les usagers de la forêt soit pour le bois d’œuvre transformé dans une multitude d’usines de sciage, soit pour la pâte et sa transformation en papier dans des usines à propriété multinationale.  Comme la ressource forestière était publique, le « régime forestier » québécois accordait des permis de cueillette en fonction d’un contrat d’approvisionnement et d’aménagement forestier (un CAAF) en contrepartie de redevances et d’une obligation de reboiser ces forêts dans une optique de rendement soutenu.

La forêt québécoise, c’est aussi un formidable patrimoine de ressources fauniques et de sites naturels propices à la villégiature. La chasse et la pêche sont des activités pratiquées par 1,2 million de Québécois, sans compter les touristes de l’étranger. La pêche sportive et la chasse restent des réalités bien ancrées dans la culture québécoise. Elles se pratiquent souvent dans des territoires organisés en ZEC (Zone d’exploitation contrôlée) gérées par des associations de citoyens – usagers de ces ressources. De nombreuses pourvoiries privées offrent des prestations diverses reliées à ces activités, mais le secteur public est aussi actif avec la SÉPAQ (Société des établissements de plein air du Québec), qui gère de nombreux équipements : parcs de récréation ou de protection, sentiers pédestres, équipements d’accueil et d’hébergement touristique dans des sites de haute valeur, etc. Plusieurs familles québécoises possèdent un chalet, le plus souvent aménagé seulement pour la saison estivale, autour de plans d’eau généralement localisés en forêt. Cette forêt accueille plusieurs parcs de conservation plus ou moins intégrale et diverses « aires protégées » dans une optique de conservation de la biodiversité. Les pistes cyclables et les sentiers de motoneige qui sillonnent maintenant ces forêts génèrent des retombées touristiques importantes.

De nombreux usages et usagers sont reliés à la forêt québécoise et les réflexions actuelles vont dans le sens d’une remise en question de la vision traditionnelle de nos forêts comme une source de matières ligneuses pour une industrie considérée peu soucieuse du développement des milieux de vie locaux. Cette forêt a donné lieu à plusieurs luttes sociales rurales pour s’assurer que les retombées locales de sa mise en valeur soient plus importantes. De ces luttes, sont nés les Sociétés d’aménagement des ressources (SER) travaillant principalement en aménagement forestier dans la forêt publique peu éloignée des communautés et les Organismes de gestion en commun (OGC) regroupant des petits propriétaires forestiers, répartis dans 700 villages, pour les aider à aménager intensivement leurs lots boisés dans une perspective de durabilité.

Le défi actuel du secteur forestier québécois consiste à mieux reconnaître tout le potentiel d’une vision plus multifonctionnelle de nos forêts, soit voir la forêt comme source diversifiée de produits et mieux comprendre son rôle environnemental, récréatif et touristique. De beaux exemples témoignent des nombreuses potentialités inexploitées, que l’on pense aux revêtements de planchers avec des résidus de bois autrefois non récupérés ou la fabrication des revêtements en bois pour le parement extérieur des maisons.

Mais cette diversification de l’économie forestière passe aussi par la mise en valeur des nombreux produits forestiers non ligneux de nos forêts. Les PFNL, soit ces produits autres que le bois qui proviennent de sources biologiques de la forêt et qui requièrent peu de transformation, pourraient permettre aux communautés forestières de tirer des bénéfices des ressources naturelles situées à proximité. Cette catégorie comprend aussi l’acériculture (sirop d’érable), la production des arbres de Noël, les bleuets sauvages des bleuetières et des forêts, les champignons, les huiles essentielles extraites des arbres résineux. Plus de 400 produits potentiels peuvent être tirés de nos forêts et trouver leur place dans le commerce tenant compte de nouvelles demandes des consommateurs pour les produits biopharmaceutiques ou nutraceutiques (suppléments alimentaires naturels). Aux PFNL, il faut ajouter les potentialités de valorisation de la biomasse forestière pour la production d’énergie, de biocarburants. Les PFNL permettent ainsi de réduire notre dépendance au pétrole et les émissions de gaz à effet de serre (GES) tout en élargissant la gamme d’avantages socioéconomiques multiples que les forêts procurent à la société.