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Le Mouton Noir
 
Old Harry : Wô les moteurs !

Aller au fond des choses avant 
d’aller au fond du Golfe

1 octobre 2010 – par Raymond Gauthier
Photo : Thierry Gosselin

Photo : Thierry Gosselin

L’exploration des gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent et un Plan Nord orphelin de préoccupations environnementales : deux dossiers qui ont éveillé, en avril dernier, les groupes écologistes québécois et les ont motivés à se coaliser pour apostropher le gouvernement Charest. Ce gouvernement qui s’autoproclame le plus vert au Canada et qui ne cesse de faire le contraire de ses beaux discours.

Survient alors un événement tout aussi inattendu que déplorable qui change les perceptions et les consciences quant à l’imminence de l’exploitation des fabuleux gisements (présumés) de ressources fossiles dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent : le 20 avril, une explosion sur la plateforme pétrolière Deepwater Horizon, exploitée par BP dans le golfe du Mexique au large de la Louisiane, cause ce qui s’est avéré par la suite être le pire déversement de l’histoire étasunienne.

L’éventualité d’une semblable catastrophe dans nos eaux territoriales remonte subitement à la surface de l’opinion : le golfe du Saint-Laurent se trouve désormais dans la cour de tous les Québécois. Menace flagrante pour les uns, opportunité sans risque pour d’autres : débat de fond en perspective?

La situation géographique excentrique ne tiendra plus indéfiniment les insulaires madelinots à l’écart du débat public qui s’amorce ici et là sur les enjeux de la mise en valeur des gisements fossiles conventionnels ou non du territoire laurentien : ses basses terres, son estuaire et son golfe. Alors que, sur le continent, les basses terres du Saint-Laurent reposent sur des shales de l’Utica, l’archipel des Îles de la Madeleine émerge sur des diapirs (dômes de sel) d’âge carbonifère, dans le bassin géologique de Madeleine, qui sont favorables au piégeage de pétrole et de gaz naturel.

Des prédateurs sont déjà mobilisés pour s’accaparer ce butin alléchant, en brandissant le hochet de l’enrichissement : pour sortir de l’appauvrissement les régions « ressources », implanter – dans une optique de « développement durable » – une industrie « complémentaire » à l’exploitation renouvelable déjà bien ancrée des ressources marines.

Préserver ce qui n’a pas de prix

Si on leur demande leur avis, sans les endormir avec le mirage des emplois et de la richesse, les populations riveraines de l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent tiennent à préserver ce qui, pour elles, n’a pas de prix. C’est le cas aux Îles de la Madeleine, en Gaspésie et sur la Côte-Nord. C’est sûrement le cas des communautés côtières du Nouveau-Brunswick, de l’Île du Prince-Édouard, de la Nouvelle-Écosse et de la côte ouest de Terre-Neuve. Malgré des appartenances ethniques, sociales et culturelles différentes, l’occupation et l’appropriation de ce territoire maritime d’abondance se sont faites, au cours des siècles, dans des rapports de compétition et d’échanges multiples, en conformité d’adaptation avec l’environnement; elles ont tissé des liens et une interdépendance pouvant éventuellement se transformer en solidarité.

Une telle démarche de solidarité requiert préalablement une prise de conscience commune de la valeur et de la fragilité de ce territoire marin aux frontières fluides au gré des courants, puis une volonté collective de préserver la vitalité et la qualité productives de cette mer nourricière cernée par nos territoires respectifs.

Qu’il s’agisse des gisements extracôtiers (estuaire et golfe) ou des gisements de shales gaziers (basses-terres) du Saint-Laurent, la seule chose sensée et urgente pour les gouvernements concernés (fédéral et provinciaux), c’est de décréter un moratoire sur les activités d’exploration et d’exploitation. Tant et aussi longtemps qu’un débat de fond n’aura pas été accompli, de façon responsable et en connaissance de cause. Cela signifie que les populations concernées pourront accéder à une information complète et indépendante des seuls intérêts financiers. Rien ne presse pour enclencher, au Québec et ailleurs au Canada, la mise en place d’une industrie lourde et réputée polluante, qu’on le reconnaisse ou non. Ce n’est sûrement pas le mirage de l’enrichissement collectif qui peut justifier un tel engouement pour le développement d’une industrie à très hauts risques, dans un milieu extrêmement fragile.

L’obtention d’un moratoire via une coalition interprovinciale s’avère donc essentielle pour les Madelinots, éveillés aux enjeux de l’exploitation extracôtière d’hydrocarbures dans l’estuaire et le golfe laurentien. Quelqu’un devait en prendre l’initiative. Le conseil des élus de l’agglomération des Îles-de-la-Madeleine a adopté, le 8 juin dernier, une résolution en ce sens découlant du consensus exprimé au sein du comité de travail sur les hydrocarbures de l’archipel. Ce comité consultatif réunit une vingtaine de citoyens et de personnes issues d’organismes sociaux, politiques, économiques, environnementaux.

Le conseil d’agglomération demande un moratoire pour l’ensemble du Golfe ; d’autres municipalités en Gaspésie ainsi que la Conférence régionale des élu(e)s de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine (CRÉGÎM) ont emboité le pas. Plusieurs organismes ainsi que des partis politiques au Québec, dans les Maritimes et ailleurs au Canada revendiquent également un moratoire. Un appel à la coalition sera lancé en septembre.

Occupant dans le Golfe une position particulièrement vulnérable, les Madelinots se préoccupent des risques inhérents à l’extraction d’énergies fossiles des fonds marins qui les entourent, et pour cause : la catastrophe qui a éclaboussé leur archipel et laisse, 40 ans plus tard, des stigmates troublants dans les dunes, le fantôme de l’Irving Whale hante toujours les insulaires.

Une réflexion et un débat public s’imposent

Il aura fallu cinq ans pour que le gouvernement donne enfin suite à l’avis du BAPE (2004) qui stipule que « l’évaluation des enjeux de l’exploitation des hydrocarbures dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent devrait être faite dans le cadre d’une évaluation environnementale stratégique intégrant les aspects sociaux, économiques et biophysiques. Cette évaluation devrait être complétée préalablement à l’autorisation de tous travaux d’exploitation(1). » Le processus des ÉES (Évaluations environnementales stratégiques) – que la ministre Normandeau nous présente comme un cadeau inédit – ressemble davantage à une opération de propagande pour rendre « socialement acceptable » un projet gouvernemental bien en selle.

On a ainsi ignoré l’avis du BAPE selon lequel « les communautés insulaires et côtières de l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent devraient participer à l’établissement des orientations énergétiques susceptibles de modifier leur mode de vie, et ce, avant toute découverte majeure d’hydrocarbures extracôtiers(2). »

Même avec les ÉES, on est loin d’un débat public sur la question cruciale : doit-on, oui ou non, aller de l’avant dans l’exploitation des ressources fossiles extracôtières? Si oui, quelles précautions devrait-on prendre? Si non, de quelle façon allons-nous transiter vers les énergies propres de l’avenir?

Il faut prendre le temps d’aller au fond des choses avant de décider d’aller siphonner au fond du Golfe.

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Un forum interprovincial s’organise

Pour donner suite à la résolution des élus des Îles-de-la-Madeleine en faveur d’un moratoire sur l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures dans le golfe du Saint-Laurent adoptée en juin dernier, les Madelinots organisent une série d’événements rassembleurs qui se dérouleront à compter du début septembre. Le déploiement de moyens de communication et d’activités d’information et de sensibilisation à l’intention des insulaires convergera vers la tenue, en décembre, d’un forum interprovincial aux Îles de la Madeleine, ralliant les populations riveraines du Golfe (cinq provinces).

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Notes :

1.-2. BAPE 193, Les enjeux liés aux levés sismiques dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, août 2004, Avis 15 et 16.