dernier numéro

Vol XXII No 5, Printemps érable, 5 ans plus tard

Le Bi luo chun : un bol d’été

Le Bi luo chun : un bol d’été

2 juillet 2010 par 

Une nouvelle chronique en forme de plaisir : celui du thé, du voyage, de la poésie, de la rêverie. L’imagerie du thé est onirique : légendes taoïstes, poètes inspirés, porcelaines fines, jardins de thé sous la brume, caravanes sur la route du thé et de la soie.

(Photo : Christine Portelance)

douce tiédeur ambrée monte à l’esprit le calme d’un matin d’été pendant que des yeux j’effleure les courbes de la théière1

Un thé différent à découvrir chaque fois. On oublie ici les vilains sachets remplis de poussière de thé, on ne parlera que de grands thés, comme on parle de grands vins.

Tout le thé du monde a pour origine l’Empire du Milieu. Depuis des millénaires, le thé constitue pour les Chinois un élixir de vitalité. On trouve les premières attestations de la consommation du thé dans Le livre des chants, VIIIe av. J.-C. Le thé devient une boisson quotidienne à la fin de la dynastie Han de l’Est (25-220). Sous les Tang (618-907), il est le nectar des poètes et des artistes ; dans les monastères, il est réputé soutenir la méditation.

Contrairement aux Japonais, qui ont élaboré une cérémonie du thé extrêmement codifiée, les Chinois pratiquent depuis toujours un art du thé dans la spontanéité et une insouciance toute taoïste. Des feuilles de thé de qualité, de l’eau pure, un cadre harmonieux, une compagnie agréable, un service à thé qui flatte l’œil, voilà les cinq éléments pour pratiquer l’art du thé. Réfléchir sur la vie, lire ou écrire de la poésie, admirer le galbe d’une théière, ou simplement parler… de rien du tout. Il n’y a que l’attention du moment qui a de l’importance. Goûter le temps qui passe…

Le Bi luo chun, spirales de jade du printemps

Le premier bol onctueusement humecte lèvres et gosier Le deuxième bannit toute ma solitude Le troisième dissipe la lourdeur de mon esprit Affinant l’inspiration acquise par tous les livres que j’ai lus Le quatrième produit une légère transpiration Dispersant les afflictions de toute une vie Le cinquième purifie tous les atomes de mon être Le sixième me fait de la race des Immortels Le septième est le dernier, je n’en puis boire davantage Une légère brise sort de mes aisselles2

La légende veut que des feuilles de ce thé, que des cueilleuses avaient dissimulées sous leurs vêtements dans le but probable d’en vendre à leur compte, au contact de la chaleur de la peau, répandirent un parfum si puissant qu’il tournait la tête, ce qui lui valut son premier nom, Xia sha ren xiang : thé à l’odeur étourdissante. Il fut rebaptisé par l’empereur KangXi au XVIIe siècle.

Le Bi luo chun croît dans la province du Jiangsu sur les flancs de deux montagnes du grand lac Taihu. Il doit sa fragrance à la fois douce et enivrante au fait que les théiers sont cultivés en alternance avec des rangées de pêchers, de pruniers et d’abricotiers. Le meilleur thé vert est toujours celui de la récolte de printemps. Le Bi luo chun véritable présente de petites feuilles torsadées, d’un vert grisé, duveteuses, imprégnées du parfum des fleurs du verger.

Pour en goûter la saveur délicate, il faut placer les feuilles de thé dans une théière préalablement réchauffée pour qu’elles s’amollissent et se préparent à recevoir l’eau attisée ou allante3. Cette dernière doit être exempte de toute trace de chlore, et sa température ne doit surtout pas dépasser 85 o C : trop chaude, l’eau détruirait saveurs et propriétés. On laisse infuser de deux à trois minutes, on peut même refaire une deuxième infusion.

« Trop chaud pour les doigts, trop chaud pour la bouche », disent les Chinois. Si vous êtes incapable de prendre votre bol parce que trop chaud, vous êtes en train de passer à côté de cette liqueur dorée aux effluves fleuris avec une pointe de mousse verte, au goût moelleux, velouté, presque sucré. La finale en bouche : une transpiration fruitée avec une fine amertume toute en délicatesse. Un goût d’été en gestation.

Quand le beau temps se fait attendre, ce thé rond, plein des promesses de l’été, se déguste avec bonheur dans le confort de la maison. Parce qu’il aiguise l’esprit, on le savourera par matin clair avant la touffeur d’une chaleur caniculaire, mais c’est assis dans la fraîcheur d’un jardin, en après-midi, sous une brise chaude et caressante, qu’il vous envoûtera. Bue à petites gorgées, cette liqueur gouleyante donne envie de ronronner de plaisir. Une bouffée de fraîcheur monte à la tête. Il n’y a plus qu’à s’abandonner aux méandres de la rêverie. Comme tous les thés verts, le Bi luo chun aide à disperser la chaleur.4

On peut trouver du thé de qualité servi dans les règles de l’art chez Bonté divine5 à Rimouski, mais il en va autrement dans les restos. S’il ne viendrait pas à l’esprit de restaurateurs de servir un instantané à un amateur de café après un bon repas, c’est pourtant ce qu’on fait aux amateurs de thé en leur refilant d’affreux sachets produisant une boisson qui n’a du thé que le nom. Il existe pourtant des thés très abordables, qui, sans être de grands crus, sont des thés de qualité. Amateurs de thé, manifestez-vous !

Notes : 1. Tanka de l’auteure 2. Extrait d’un poème sur le thé, Lu Tung (IXe s.), surnommé le Fou du thé, dans John Blofeld, Thé et Tao L’art chinois du thé, Paris : Albin Michel, 1997. 3. Eau attisée : entre 65 et 75oC ; eau allante : entre 75 et 85oC. Les thés à fragrance délicate préfèrent l’eau attisée. 4. Aussi, il est préférable d’éviter le thé vert par grands froids d’hiver. Un marchand de thé en Chine a déjà voulu me convaincre de ne pas acheter de thé vert parce que le Canada était un pays froid ! 5. Située sur la rue de la Cathédrale, on peut également y acheter du thé. Pour une plus grande variété de grands crus et de thés rares, la boutique en ligne de Camellia Sinensis, dont la livraison est très rapide.
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