dernier numéro

Vol XXII No 6, Agriculture et autres jardins

Histoires de fantômes au pays des rizières en terrasses : la dernière chronique

Yunnan : « au sud des nuages » (V)

Histoires de fantômes au pays des rizières en terrasses : la dernière chronique

4 mai 2010 par 

L’arrivée à Yuanyang dans le sud du Yunnan avait de quoi me laisser perplexe. Sac au dos et guide à la main, je cherche un hôtel : chaque personne à qui je demande de l’information s’esquive. Du jamais vu pour moi en Chine. Le guide du routard m’avait pourtant prévu qu’un voyageur pouvait être quelque peu décontenancé et avoir du mal à organiser son séjour dans cette région.

Mais qu’est-ce que j’étais donc venue faire seule dans ce coin perdu ?

À peine avais-je laissé monter cette interrogation, dans un moment où ma belle assurance de voyageuse semblait m’abandonner, que retentit derrière moi une voix : « May I help you ? » Je venais de trouver le seul guide parlant anglais1 de toute la région. Ou plutôt, lui m’avait trouvée. Grâce à cette rencontre, j’ai pu me balader dans la montagne, marcher dans les rizières, visiter des marchés et connaître un peu la culture hani.

Un art de la terre

La montagne abrite une centaine de petits villages. Les Hani2 y cultivent des rizières en terrasses depuis des siècles. Une rizière peut comporter des milliers de terrasses. Au printemps, lorsque les rizières sont remplies d’eau, les couleurs du ciel s’y reflètent, au lever comme au coucher du soleil, créant une immense toile abstraite, chatoyante. Les Hani sont des artistes qui sculptent la terre pour survivre ; ils ont leur culture, leur langue et les femmes portent des habits traditionnels.

Haut lieu prisé des photographes3, ces rizières sont sous la protection du gouvernement, en attente d’une reconnaissance du Patrimoine mondial de l’UNESCO. Au mois de juin, le riz pousse, le vert est éblouissant, mais le coup d’œil moins spectaculaire qu’au printemps. À l’aube, je ne me lasse pas de suivre le jeu des brumes qui s’engouffrent dans la vallée évoquant ces images antiques d’Immortels taoïstes chevauchant les nuages. En regardant des paysans marcher dans le petit matin, panier au dos, je pense à Han Shan, poète solitaire, le mangeur de brumes. Je suis un fantôme

Dans les marchés, j’avais constaté que les gens étaient distants et les enfants craintifs à mon approche ; aussi, je m’étais bien gardée de sortir mon appareil-photo. Mais lorsqu’on s’est arrêté pour manger, j’ai compris que quelque chose clochait vraiment.

Au centre du marché, on trouve de petits foyers où des femmes font griller des petits pains de tofu, une spécialité locale que l’on mange enduite d’un mélange d’épices brûlantes. Les paysans s’assoient tout autour en devisant joyeusement. En compagnie du guide et d’une amie hani rencontrée par hasard, je m’installe donc. Des paysans se joignent à nous, l’un deux prend place sur mon banc sans se rendre compte de la présence d’une étrangère. Lorsqu’il tourne la tête et m’aperçoit, il fige, comme pétrifié… Prestement, le guide et son amie changent de place et tout revient à la normale.

Plus tard, me sachant amateur de thé, le guide m’amène visiter un jardin de thé. Au moment où nous nous apprêtons à pénétrer dans les hangars où sont préparées les feuilles de thé, le propriétaire surgit, et je n’ai pas besoin de comprendre le chinois pour saisir que l’accès m’y est interdit. Là, je n’ai plus de doute. Je dis alors au guide : « Ici je suis une guizi (démon étranger) ou même une guiyao (fantôme malfaisant). » Non, non rétorque le guide mal à l’aise, il faut seulement comprendre que les gens ici vivent selon d’anciennes superstitions.

Les gui sont des fantômes qui peuplent les légendes, certains esprits peuvent aspirer votre énergie vitale et causer la mort. À une certaine époque, tous les étrangers étaient des gui. J’avais lu que les Chinois de la campagne croyaient toujours aux fantômes et en avaient une peur bleue, mais entre la lecture et la réalité… La région du Yuanyang a vécu en vase clos jusqu’à récemment, puisqu’il n’y a avait pas de routes avant que Deng Xiaoping, dans les années quatre-vingt, se lance dans la construction du vaste réseau routier qui sillonne maintenant la Chine. Ici, je n’étais pas seulement loin de l’Amérique, j’étais hors du temps. En effet, la vie n’avait guère changé au fil des siècles, les croyances non plus. Enfin, un accueil chaleureux

Pour la dernière journée, le guide propose une balade à pied : le chauffeur nous déposera dans un village et nous reprendra dans un autre. J’ai marché sur les arêtes des terrasses. J’ai vu les arbres sacrés où l’on officie les sacrifices qui garantiront une bonne récolte, on y tue des coqs.  J’ai vu également une peau de chien flottant au vent au bout d’une perche. Les Hani sont animistes.

Dans un sentier de grosses pierres, rendues glissantes par le passage du bétail, nous rencontrons une paysanne avec de jeunes bœufs. Elle monte, nous descendons. Je me range sur le côté, en équilibre précaire. Les animaux stoppent à ma hauteur. Moment d’inquiétude pour la bouvière. Alors, j’y vais de claques sur le flanc des bêtes, « hue, hue ! ». Le troupeau grimpe allègrement. J’ai droit au sourire de la paysanne. Le premier.

Cette balade a une destination : le guide veut me présenter un vieil homme qui adore les étrangers et qui a plein d’histoires à raconter. Devant sa porte, je vois qu’à une époque lointaine, ce devait être une demeure somptueuse, différente des maisons de paysans ; ce qu’il en reste est assez décrépit. Dès que l’octogénaire apprend que je suis canadienne, son visage s’éclaire, il me prend par les épaules en disant : « pengyou, pengyou ! » (amie). Il nous offre le thé et, en nous racontant cette histoire qui a tant marqué sa famille, de sa main, il tape sur mon genou, un geste de familiarité que ne se permettrait jamais un Chinois.

À l’époque de l’invasion japonaise, son grand-père était le chef du village. Pour venir en aide aux Chinois, les Américains avaient dépêché des avions de guerre que les Chinois avaient baptisés les « tigres volants ». Un de ces appareils avait été abattu dans la région, le pilote était vivant, mais blessé. Les paysans, en voyant cet homme aux yeux bleus, – ce qu’ils n’avaient jamais vu – ont pensé que c’était un fantôme et qu’il fallait le tuer, mais ils avaient trop peur pour s’en approcher. Ils étaient donc venus consulter le chef du village. Le pilote avait alors été recueilli et soigné par sa famille et il avait pu repartir un mois plus tard. Il m’a aussi raconté des histoires de sa jeunesse, comment il était tombé amoureux de sa femme à l’âge de treize ans. Puis, il a sorti son instrument de musique et il a chanté pour moi. Je l’ai quitté à regret.

Pendant que je regarde pour une dernière fois la vallée baignée de lumière, devant cette beauté sculptée par des siècles de labeur, mon esprit vagabonde. En fait, je n’avais vu nulle part de l’hostilité, seulement des peurs ancestrales. Mon guide s’était occupé de moi comme une vraie mère. Le chauffeur yi avait été d’une gentillesse chaleureuse, il parlait d’ailleurs un meilleur mandarin que le guide, signe qu’il avait étudié assez longtemps. Dans la ville même de Yuanyang, les jeunes avaient été accueillants, surtout au café Internet. Au fur et à mesure que la jeunesse s’instruirait, les superstitions disparaîtraient ; mais étudier, c’était aspirer à autre chose que de trimer, panier au dos, du lever au coucher du soleil. Étudier, c’était rêver à plus de confort. Pouvait-on les blâmer ? Toutefois, y aurait-il toujours des artistes de la terre pour conserver ce chef-d’œuvre ? Avais-je voyagé dans un monde en voie de disparition ? Oh ! paradoxe du progrès.

Aujourd’hui, il me reste encore un peu de thé que le vieil homme m’a donné et des images en mémoire, à tout jamais.

Notes: 1.    Originaire de Guilin, parlant chinois avec un accent cantonnais, il avait été engagé comme guide par le gouvernement quelques mois auparavant. 2.    De 1000 à 1400 m, dans les montagnes basses, habitent les Yi ; de 1400 à 2000 habitent les Hani ; au-delà de 2000 m, on trouve les Miao et les Yao. 3.    On peut voir des photos sur le site du Routard, entre autres : www.routard.com/photos/chine/75049-rizieres_en_terrasse_region_yuanyang.htm ou http://tchinetchine.blogspot.com/2009/02/yuanyang-les-terrasses-de-riziere.html ou encore http://album-photo.geo.fr/ap/album/20142/.
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