Swing la bacaisse dans le XXIe siècle

Swing la bacaisse dans le XXIe siècle

26 juin 2009 par 

C’est un jour d’avril 2007, dans une cabane à sucre du Mont-Tremblant. On est à peu près une dizaine, tous considérés un peu « fuckés », du moins pour un endroit aussi traditionnel. Un mélange de Québécois francophones et anglophones, d’Allemands aussi, dont plusieurs transsexuels, et d’autres simplement difficiles à catégoriser comme « homme » ou comme « femme ». Bref rien de très commun…

Le souper terminé, on décide de profiter de la piste de danse, et d’un calleux qui a hâte de voir bouger du monde. Il nous donne les instructions de base et répartit les gars d’un bord et les filles de l’autre. Mais l’évidence lui saute au visage : les repères masculin et féminin ont pris le bord! À ma grande surprise, il n’en fait pas un plat. Il nous annonce que c’est à nous de choisir de quel côté on veut se placer. Dans ma tête, à ce moment-là, c’est ni plus ni moins la révolution. Ma propre culture traditionnelle, que je trouvais conservatrice par définition, pouvait s’ouvrir aux créatures du XXIe siècle!

C’était assez pour me réconcilier pour de bon. À tel point que je m’étais même juré d’écrire un jour un article dans lequel j’allais souligner le caractère progressiste du mouvement traditionnel au Québec, communément appelé le trad. Mon enthousiasme de ce soir-là s’est un peu dégonflé depuis, mais pas cet intérêt pour les figures émergentes qui font bouger le trad en 2009. Mais d’abord, un petit rappel historique.

L’ÉTRANGE PARCOURS DU TRAD MADE IN QUEBEC

Le Québec a fait sa Révolution tranquille dans les années 1960, en opposant modernité et institutions traditionnelles – la famille, le monde rural, l’Église, et bien sûr la culture folklorique. L’émission La soirée canadienne, qui passait encore à la télévision, avec ses rigodons et autres vestiges du passé, représentait alors le comble de la quétainerie, et la culture traditionnelle au sens large, un frein à la modernisation de la nation.

Un grand désintérêt s’abat alors sur notre folklore, éjecté de la culture populaire pour une bonne vingtaine d’années. Il s’en trouvera quelques-uns encore pour pratiquer le conte, la danse ou la musique trad, mais principalement des non-conformistes, des francs-tireurs. Plusieurs immigrants aussi, venus au Québec avec leur propre folklore et cherchant à le concilier avec celui du pays d’accueil. Tout ce remue-ménage donnera une nouvelle couleur à la culture traditionnelle, plus hétérogène et ouverte sur le monde, quoique toujours réduite à la marge.

Au milieu des années 1990, plusieurs phénomènes amèneront le trad à faire un retour triomphant dans la culture populaire et commerciale. Le référendum de 1995, l’avènement de la génération post-révolution tranquille – décomplexée par rapport à son passé canadien-français –, la mondialisation croissante qui sont les échanges entre les cultures et entre les folklores, autant de facteurs qui ont alors créé un momentum pour les groupes en émergence.

LAINE PAS SI PURE…

Avec un coup de pouce de l’industrie médiatique, avide de nouvelles tendances, le terme néo-trad se propage en simultané, sans trop qu’on sache ce qu’il veut dire. Est-ce que le néo-trad renvoie à un nouveau son, plus moderne et métissé, ou simplement au déferlement de nouveaux groupes et troupes de danse?

Membre de la formation Galant, tu perds ton temps, Évelyne Gélinas ne s’identifi e pas d’emblée à ce terme à la mode. La moyenne d’âge dans son groupe pourrait pourtant l’associer au néo-trad – Évelyne a 27 ans –, mais leur son est résolument fi dèle aux racines, exempt de traces de métissage : « Je n’ai rien contre les mélanges de style, à condition que le son d’origine de notre folklore québécois ne se perde pas. Avec le métissage, il y a le danger qu’on en oublie un jour le son premier. »

Pour Anuj Khosla, de la troupe montréalaise Reel et Macadam, qui représente à lui seul – avec ses origines hindoues et son homosexualité assumée – un concentré du trad hétérogène d’aujourd’hui, le métissage n’est pas non plus la voie qu’il privilégie : « Je suis plutôt pour le partage entre les troupes folkloriques, c’est-à-dire qu’on fasse cohabiter les danses, mais sans les fusionner. » Lui aussi accorde une importance à la pureté du folklore québécois. « Ça fait drôle d’être pour ou contre le métissage de notre folklore, parce qu’il est lui-même le produit d’un métissage entre différentes cultures », remarque Luca Palladino, cofondateur de la troupe La grande visite et résident de Saint-Donat-de-Rimouski, en évoquant les influences française, anglaise, écossaise et irlandaise qui ont façonné notre folklore. En tournée en Corée au moment de l’entrevue, sa copine Yaëlle Azoulay évolue également dans la gigue contemporaine et souligne que le Québec est unique au monde par la place qu’il laisse aux autres cultures dans les troupes folkloriques. Le duo n’hésite pas lui-même à incorporer le gum boots, d’origine sud-africaine, dans leur gigue. « Ça devient du gum-gigue! »

LA DANSE EST OUVERTE

Anuj, né au Kenya de parents indiens, Yaëlle, d’origine franco-marocaine, et Luca, d’origine italienne, s’accordent pour dire que la communauté trad est extrêmement progressiste. « Je n’ai jamais senti d’hostilité parce que je suis gai », ajoute Anuj, qui a dansé en 2006 dans le spectacle Dégenré, présenté pendant la Fierté gaie, où il giguait avec des drags queens en costume traditionnel du XIXe siècle.

Et dans les autres branches du trad? Interpellée sur la question, Évelyne Gélinas, qui habite en Mauricie, reconnaît que la scène musicale au Québec est encore très appropriée par l’homme-canadien-français-blanchétéro. « Dans les autres pays que j’ai visités, il y avait étrangement un meilleur ratio de femmes qui jouaient dans les groupes trad. » Partageant lui aussi ce constat, Luca avance que l’apprentissage de la musique trad au Québec se fait souvent en milieu clos, dans les familles, où l’évolution est plus lente, contrairement à la danse qui elle se transmet principalement en s’inscrivant dans des troupes. En Scandinavie, où les enfants découvrent la musique folklorique à l’école, les femmes sont d’ailleurs plus présentes dans les formations musicales.

TOUT ÇA POUR DIRE QUE…

Vous avez maintenant le goût de swinguer avec des ti-clins différents de vous? Eh bien, avis à la populace mutante des environs de Rimouski, on est demandé aux prochaines veillées du Paradis… Le XXIe siècle est à nous!

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