Jocelyn Bérubé : un remède bon en diable!

Jocelyn Bérubé : un remède bon en diable!

« Tant que la terre va m’porter, je m’en vais marcher! »
1 septembre 2007 par 

Mi-juin. Détour chez le disquaire afin de préparer l’univers musical des vacances. Les doigts glissent sur les rayons toujours aussi fleurissants des musiques du Québec. Les yeux à l’affût. Puis tout à coup le cœur s’emballe et les mains plongent sans vraiment y croire. C’est pourtant vrai, c’est pourtant bien cela! Le retour de Nil de Jocelyn Bérubé, réédition toute récente des deux 33 tours Nil en ville et La bonne aventure que notre fabuleux conteur-violoneux a produits à la fin des années 70. Assemblés pour l’occasion sur un seul DC annoté par le conteur lui-même, qui y livre brièvement la genèse de chacune des pièces, ces deux albums devenus à peu près introuvables demeurent encore aujourd’hui essentiels pour tous les amateurs de contes et légendes, pour les amoureux de la parole d’ici, mais également pour tous ceux qui s’intéressent à la fusion entre la musique traditionnelle, le jazz et le rock, le néo-trad, dirait-on aujourd’hui.

Véritable précurseur de l’adaptation musicale et contemporaine du conte traditionnel, avec Alain Lamontagne, un autre extraordinaire conteur, harmoniciste celui-là, dont on espère toujours une réédition musicale, Jocelyn Bérubé a su rassembler sur ces deux disques une ribambelle de personnages éclectiques et fascinants qui évoluent dans des univers où la magie de la légende côtoie des thèmes saisissants d’actualité. De Tuyau Grandchamp le quêteux qui ensorcelle la noce à l’aide de son bâton magique, à l’hilarant récit de L’oiseau couleur du temps où l’on découvre l’origine de l’aigle à tête blanche « emblème de la puissance invincible », en passant par Le Sauvage perdu engagé dans une équipée hallucinante pour oublier sa « belle danseuse de sets, [sa] turluteuse de par en haut », Jocelyn Bérubé réussit à dessiner une courtepointe de situations abracadabrantes mais singulièrement liées au monde actuel. S’abreuvant tout aussi bien à sa propre réalité de Gaspésien expatrié lors de la fermeture de son village natal qu’à certaines légendes d’Europe, de Louisiane et même à un mythe amérindien, notre géographe-anthropologue au pays de la chimère trace un itinéraire fantastique où la poésie s’offre en terreau fertile à tous les débordements du maître conteur.

Accompagné entre autres dans cette aventure trad’n’roll par Louis Baillargeon, son complice d’alors avec qui il a composé et adapté bon nombre des musiques, par Mario Légaré, Pierre Hébert et Pierre Flynn, trois ex-Octobre, qui semblent prendre un malin plaisir à insuffler l’énergie du rock au violon traditionnel, et par Alain Bergeron, ex-Maneige qui laisse planer quelques volutes de sa flûte enchantée dans cet assemblage multiforme, Jocelyn Bérubé réussit à tresser un tapis musical magique qui nous emporte au-delà des modes et des âges.

On a tous lu un livre, vu un film ou écouté un disque qui a un peu changé notre vie. Nil en ville, l’exproprié « sans famille, sans village et sans pays », déporté de St-Nil, village fermé comme d’autres villages gaspésiens et bas-laurentiens au début des années 70, fut pour moi une véritable révélation de la puissance évocatrice du conte. Ce texte contient à la fois toute la rage et la souffrance du déraciné, mais aussi toute la force, le courage et la créativité du conteur qui s’échine à bâtir mot à mot un univers gorgé d’espoir où s’expriment à la fois le devoir de mémoire mais également la fantaisie nécessaire au caractère ludique et intemporel de la fable.

Canotant entre le réel et le fabuleux, entre l’Histoire et la légende, Le retour de Nil propose une véritable odyssée dans l’univers poétique d’un de nos plus grands conteurs québécois, qui a toujours su pagayer avec adresse entre les courants sinueux de la mémoire collective, les rapides débridés de sa créativité foisonnante et les remous oxygénants de la critique sociale. Cette réédition, réalisée par Pierre Flynn qui était déjà aux commandes à l’époque, est un véritable remède à tous les discours de reddition qui hantent trop régulièrement les paysages politique, social et culturel du Québec actuel. Elle permet surtout de découvrir le large registre de Jocelyn Bérubé qui manifeste au fil des pièces tout l’attachement et le respect qu’il voue au folklore d’ici et d’ailleurs, tout l’espace qu’il offre à l’imaginaire et à la création, mais aussi toute la tendresse qu’il porte à la terre Québec (essayez d’écouter La bonne aventure sans frissonner…). On le croyait disparu, égaré à jamais, mais Nil est enfin de retour. Célébrons!

P.-S. Si vous êtes loin d’un disquaire, la nuit prochaine, sautez vite dans la chasse-galerie pour aller vous le procurer, le diable ne vous refusera sûrement pas un si beau voyage…
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